• Céline Wagner

Mis à jour : 18 sept. 2019

Les voilages aux fenêtres de la cuisine sont immobiles. Les bords de la cuisinière nettoyée avec soin renvoient une vive lumière d'été, blanche et sans nuances. Elle rampe sur le sol aux tomettes bleues, sur l’évier et sur le voilage fait-main qui dissimule les produits ménagers. Michel se revoit debout, maigre et timide, anéanti par le discours poissard de son père qui dégrafe une fois encore, sa boucle de ceinture. Il se souvient que ses chaussures étaient des enclumes et qu'il était incapable de bouger. Il aurait pu se sauver, mais il se laissait insulter et battre. Etait-il déjà fou ? Qui se laisserait traiter ainsi ? Son père frappe avec la boucle ; Michel reçoit le coup dans les cuisses, osseuses et nues, puis dans les reins, et encore sur le dos ; il ne bouge pas. Replié sur lui-même il imagine se protéger. Quand les coups cessent, il attend encore qu’on lui dise : « Dégage ! ». Il monte l’escalier en nage, haletant, et dans sa chambre, l’esprit confus il cherche à comprendre ce qu’il vient de se passer ; comment aurait-il pu éviter cela ? Sur son lit, dans cette chambre baignée par la même lumière, Michel a bientôt soixante-treize ans, et se pose encore la question ; sa sœur doit passer tout à l'heure, il en profitera pour lui demander ce qu'elle en pense, et si malgré tout, leur père les aimait...

Cécile a trouvé une place dans un EPHAD à deux pas de chez elle. Elle a eu de la chance, il n'y avait plus qu'une place vacante. Cécile doit s'occuper de toutes les démarches administratives pour concrétiser ce transfert. Il faut s'assurer que l'EPHAD accepte Michel en raison de sa maladie et de son traitement lourd. Si c'est le cas, elle va pouvoir aller voir Michel plus facilement, se déplacer à pied ou en vélo, s'occuper de le ravitailler en vêtements et confiseries, lui faire des gâteaux, venir le chercher pour déjeuner ou pour goûter... Dans le temps, Michel pouvait boire un verre de vin le soir, mais à présent c’est exclu ; il tient à peine debout, dans son corps fragile, l'équilibre de son esprit l'est tout autant. Pour effectuer le moindre déplacement il faut aller le chercher et le tenir du point A au point B ; il penche d'un côté, ses jambes ne répondent plus du tac au tac. L'information met du temps à circuler : sa jambe se lève une bonne minute après que son cerveau l'ait commandé... Entre le moment où sa belle-famille l’a déposé aux urgence de Melun et celui où il été hospitalisé à quarante kilomètres de chez Cécile il s’est écoulé deux semaines durant lesquelles il n’a pas reçu sa dose quotidienne de Tercian© ; raison de son pétage de plombs qui a occasionné une chute grave et la suite des évènements... A son arrivée à l’EPHAD, Michel pense qu’il est là pour une cure de repos, il est sous calmants mais les antipsychotiques, eux, n'agiront que dans quelques semaines. Il ne sait toujours pas que sa femme est morte. Les jours s’écoulent et il voit qu’on prend des habitudes à son égards. Il fini par comprendre que la question d’un retour prochain à Melun n'est pas à l’ordre du jour. A une aide-soignante venue lui apporter sa ration de pilules, Michel réitère son intention de fout’le camps vite fait ! Il hurle dans un monde de sourd. Le lendemain, le soleil est à peine levé quand Michel, échappant, à la surveillance de tous, s’enfuit. Il tient à peine sur ses jambes et, penché du même côté, il parvint à rejoindre la route : sa destination. Il peut enfin s'y coucher. Il espère le passage d’un camion mais le poids lourd ne vient pas, à sa place le personnel de l’HEPAD en rang serré approche. On le ramasse, encore une fois, non sans difficultés ; on le ramène dans sa chambre, toujours ensoleillée. Cécile a attendu qu'on lui confirme l'efficacité des traitements antipsychotiques pour annoncer à Michel la mort de sa femme et le déménagement de son appartement. A présent, il vivra ici, près de chez elle et elle viendra le voir deux ou trois fois par semaines. Michel est d'accord et la remercie de ne pas l'avoir laissé tomber. Veut-il une photo de sa femme sur sa table de nuit ? Non, ça ira. A-t-il besoin de quelque chose ? Oui, de gâteaux bretons de cette marque-là. Où sont ses cahiers avec ses relevés de comptes reportés à la mains, les débits écrits en rouge et les crédits en bleu ? Ils sont là, dans le deuxième tiroir de la commode. Tout va bien.

Michel se replonge dans ses albums photos organisés par thèmes : les vacances d'été avec son ami Bernard, l'année de ses dix sept ans au Gué-de-Longroi, et ses vingt ans en Algérie, où il pose fièrement, habillé en soldat, lunettes de soleil et arme à la ceinture. Il veut en faire agrandir une épreuve et l'épingler au mur devant son lit ; il demande à Cécile si elle peut s'en occuper, laquelle demande à ses enfants s'ils veulent bien s'en charger. Son fils prend une photo numérique du minuscule cliché argentique en noir et blanc aux bords dentelés avec son iphone, et en tire une impression de bonne qualité à son bureau. Cécile rapporte à Michel cet agrandissement correct et qui n'a rien coûté. Du coup Michel en demande un autre, le même processus se répète une bonne dizaine de fois. Cécile est gênée de déranger son fils si souvent mais Michel promet que, cette fois, c'est la dernière photo. Il a même offert à son neveu une cafetière Nespresso en remerciement, ignorant que ce dernier avait décidé de proscrire tous les emballages à usage unique. Le fils de Cécile a écrit un mot pour remercier Michel puis a rangé la machine dans un placard, pensant l'utiliser exceptionnellement ; peut-être pourra-t-on faire des guirlandes avec les capsules de couleur en aluminium... Aujourd'hui Michel est entouré d'une cinquantaine de photographies de lui, jeune, fort ; il les contemple, accrochées aux murs de sa chambre. Se raconte-t-il une histoire ? Ce n'est pas sûr. Y a-t-il seulement une histoire à se raconter ?








  • Céline Wagner

Mis à jour : 18 sept. 2019

A présent que Michel est interné à L’EPHAD, toutes ses affaires sont rangées chez Cécile, soigneusement, dans des cartons stockés au garage. Elle hérite de ses vieux vêtements, de ses papiers administratifs, de ses boutons de manchettes que le temps a écaillé, de ses bérets, des photos de sa femme... Curieusement, Michel n’en a conservé qu'une seule, épinglée au milieu de la multitude de photos de lui-même et qu’il a plaisir à regarder agrandies aux murs de sa chambre. Comme je travaille sur La Trahison du Réel j’interroge Cécile sur les documents qu’elle aurait pu trouver sur la vie de Michel : a-t-il laissé des écrits, des dessins ? Il était question à une époque de son goût pour les crayonnés, la fabrication de maquettes en allumettes, l’écriture...

- Oui, me dit Cécile, il a laissé une lettre.

- Ah ! Oui ! Je peux la voir ?

- Non, je l’ai jetée.

- Jetée !? Mais comment !? Où ? Il faut la récupérer !

- On ne peut pas, je l’ai brûlée. — Je crois n’avoir jamais rien entendu d’aussi irréel —

- Mais enfin ! Pourquoi ? Quelle idée t’a prise ? Que disait cette lettre ?

- Je ne sais pas, je ne l’ai pas lue, cette histoire est trop dure, me confie-t-elle. — Je tente, difficilement de contenir ma colère :

- Enfin, bordel ! Il se farcit quatre-vingt ans d’abandon, d’humiliations, quarante ans d'internement et il écrit une lettre dans sa vie, une seule, dans laquelle il parle de lui et toi tu n’as pas le courage de la lire !? Et tu la brûles ! J’aurais pu la lire moi ! Je t’aurais raconté... ou pas ! Enfin merde ! Tu gardes ses boutons de manchettes en plaqué or dont tout le monde se fout et tu brûles sa lettre... C’est dingue ! C’est pire que la vraie mort ! Non ?

Un douloureux silence s'installe puis Cécile conclut :

- Je m'en veux... Mémé était pareille, elle jetait tout.

Un vide incommensurable se creuse une fois de plus entre son existence et la mienne, comme s'il était l’histoire de ma vie : Une impossible unité, la quête vaine d’une cohérence, le désir enfantin de découvrir en ce monde un trésor enfoui. Dans cette famille on brûle, on déchire, on ne parle parle pas, on repousse les drames dans les marges de la vie quotidienne et les corvées de tous les jours. L’histoire de la famille continue de partir en fumée, comme un feu de forêt que les générations ne parviennent pas éteindre. Mon cousin aussi était schizophrène, suicidé au volant de sa voiture lancée à toute vitesse contre un platane... le neveu de ma mère, la sœur duquel avait été adoptée par le second mari de ma tante, elle-même chassée de la maison pour avoir fait un enfant hors-mariage... Tout a été détruit avant sa mort : photos, actes de naissances, livrets de famille... Ma tante a tout détruit avant de mourir, y compris l’histoire de son premier enfant, une fille baptisée du nom de Cécile qui vit, encore aujourd’hui, avec le mystère de sa naissance... De mon cousin suicidé il ne reste qu’une photo, enfant, souriant près de sa sœur adoptive à qui il a livré ses secrets et confié son projet de mourir avant que leur mère ne rentre des courses...

Aujourd’hui Michel est trop diminué pour parler de tout ça et il n’en a pas envie. Lui même n’a pas de récit à proposer, à part des bribes, éparses, qu'il ressasse et le submergent par temps gris. Ma mère ne cesse de me recommander de ne pas lui parler du livre que j’écris, mais ce n’est pas mon intention ; d’ailleurs je doute que le surréalisme berlinois d’après-guerre intéresse beaucoup Michel... L’angoisse devance les mots et demeure hors de toute rationalité. La peur de dire avant-même de penser. Voilà qui, pour écrire, constitue le handicape ultime ; le dépasser relève de l’endurance, d’une confiance aveugle en un possible dont on n’est jamais sûr qu’il puisse s'incarner un jour. Cette confiance est du domaine du pari, de l’irrespect, du refus acharné de l’isolement dans lequel on a grandi, du besoin de fabriquer l’objet qui nous appartient.


Michel