• Céline Wagner

Dernière mise à jour : nov. 19

Sur la promenade le long du fleuve hors de la ville, une vieille femme dans la nuit s’est assise, l’eau noire renvoie à la métropole ses néons en miroir. Son regard hypnotisé par la lumière, elle laisse son esprit vagabonder à la surface de l'eau, se déplacer comme sur une carte qui pourrait composée des fragments de sa vie.

J’aimerais avoir des pensées philosophiques, pense-t-elle, mais je n’ai que des récits intimes. Nous tentons de nous élever, de nous déplacer au-delà de soi-même, d’avoir une vue d’ensemble de ce que nous sommes dans le milieu inapproprié et incompréhensible qui est le nôtre, nous tentons de faire la synthèse de cette rencontre de hasard entre soi et le milieu où nous avons grandi, mais la vérité est qu’il est presque toujours impossible d’en tirer une cohérence, une vérité, songe-t-elle encore, nous n’avons que des récits intimes dans le désordre, péniblement reformulés quand il arrive qu’on se raconte à quelqu’un. Par moment, nous nous surprenons à les faire évoluer. Dans ces moments trop rares nous avons un sentiment soudain d'élévation, pourtant le même récit n'a fait que prendre une forme en quelques points nouvelle, nous n'avons pas beaucoup avancé mais, conté autrement, placé à un autre endroit sur la carte mentalement construite, voilà qu'il nous permet de sortir, un très court instant, de l'effondrement, de nous sentir entier. Un très court instant. Dans le fond, il m'est impossible de penser en excluant ces récits intimes, pense la vieille femme, ils sont combinés à la construction de ma pensée, ils ont fusionné avec elle.

Un film lui revient à l'esprit, terrifiant et fascinant, dans lequel un scientifique cherche à se téléporter dans son laboratoire d'un module à un autre. Un soir, alors qu'il est à moitié ivre, il entreprend l'expérience, entre nu dans le module A et, selon ses calculs, après téléportation il devrait être reconstitué sur le plan moléculaire dans le module B. Malheureusement, à son insu, une mouche s'est introduite dans le module A avant le démarrage de l'opération, sa reconstitution moléculaire dans le module B se fait, par conséquent, en intégrant celle de la mouche. Les premiers jours suivant l'expérience, rien n'y paraît, puis de semaine en semaine le monstre se précise, croît, la mouche prend le dessus sur l'homme qui n'a plus rien d'humain.

Le récit intime est à la pensée philosophique ce que la mouche est au scientifique, pense la vieille femme. Nous devenons monstrueux à mesure que le récit intime prend le dessus sur le pragmatisme que nous attendions de la pensée. Mais le plus monstrueux n’est pas là, se dit-elle encore, comment l’idée d’une pensée lavée de son récit intime a-t-elle pu être pensée un jour ? Nous ne voulons pas connaître les événements intimes qui ont transformé une pensée, nous jugeons que les événements intimes ne regardent personne et que la pensée construite regarde tout le monde, voilà ce que pense la vieille femme.

La nuit s’est installée alors que la journée n’est pas encore finie pour les citadins qui fourmillent entre lieux de travail et foyers. La vieille qui s’est déportée à l'extérieur de la ville pour la contempler dans son ensemble, remonte le temps par l’esprit, aussi loin qu’elle le peut. A-t-elle été projetée hors de cette course entre travail et foyer ou s’en est-elle extraite d’elle-même, elle est incapable de le dire, en réalité elle n’a jamais été capable de mener cette course qui ne s’arrête jamais, elle a toujours eu besoin pour survivre de s’isoler, sans jamais cesser de l’observer de loin.

Mais où en est-elle déjà, oui, remonter le temps, s’il existe, aussi loin que possible par l’esprit, remonter le temps jusqu’à la petite fille. Être une petite fille est si loin, tellement oublié, il en reste des odeurs, des couleurs de robes, des noms de chiens et de chats, des jardins et des parcs, des vacances, des visages éternellement jeunes, des noms sur le bout de la langue, des adresses sans codes postaux, un numéro de téléphone resté en mémoire, l’appartement où elle vivait avec sa mère... être une petite fille, cette existence dans l’existence qui emplissait tout, soudain, ici et à présent, ce n’est plus rien. Du module B dans lequel elle s’est téléportée, est sortie une femme qui cache sans que cela n’altère son apparence, des récits intimes.

Comme la vie qui s’essouffle sous les injonctions, exister, réussir, s’affranchir, la petite fille disparaît sous ce qu’elle doit incarner dans toutes les sociétés. Ce qu’elle répugne à devenir, une adulte qui par devoir renonce aux mondes enchantés de ses rêveries, quand elle fixait le ciel, les bras en croix couchée dans le jardin... comme ce qu’elle se promettait de rester, la princesse gardienne de toutes les forêts, tous les animaux, l’infirmière magique qui soigne les plus grandes douleurs et fait revivre les morts, empêchent sa trajectoire, ce qu’elle aurait pu positivement devenir. C’est ainsi que les petites filles meurent des deux côtés du fleuve, pense la vieille femme, soit en restant ce qu’elles sont et qui les condamnent dans toutes les sociétés, soit en devenant politique pour survivre.

On dit que l’adversité rend plus fort, mais qui peut dire qu’une trajectoire ininterrompue n’est pas plus forte encore, voilà ce que pense la vieille femme, face à l’autre rive. Qu’elle soit laissée tranquille ou qu’elle soit empêchée, l’existence d’une petite fille est vouée à disparaître dans n’importe quelle société, parce que dans l’un ou l’autre cas il lui faudra se défendre, conclut-elle. Des forces extérieures écrasent son corps, elle subit une transformation par successions de collisions, gigantisme des protecteurs, claquements des sommations, vagissements des affections, persécutions des désirs… les batailles dans lesquelles elle se jette pour défier les forces qui l’écrasent, dérobe la petite fille au monde. Être une petite fille, ça n’a rien de petit, c’est une graine, qu’une succession d’erreurs ont gorgée de puissance dans les mains des vieilles femmes.

Dès le départ, très jeune encore, quand elle rêvait à son palais idéal, elle se disait qu’elle n’aurait jamais dû naître, après tout, personne ne lui a confié avoir jamais rêvé venir au monde... C’est le premier mensonge de lui dire que c’est une chance. Peut-être que les autres en font une chance, ça, elle n’en sait rien, elle ne peut pas savoir jusqu’où les autres s'accommodent de l’infortune. Elle s’en tient à l’évidence de son observation : un jour il faudra mourir. Voilà qui n’est pas un mensonge. L’angoisse qui avait étreint la petite fille est devenue objet de méditation pour la vieille femme. Cette unique angoisse, partagée par tous, aurait dû demeurer la seule, la seule à mobiliser sa pensée, son intelligence, son bon sens, elle aurait dû demeurer le seul objet de son attention. Mais un désir ignoble, adulte, s’est vautré sur le corps de la petite fille.

Dans la voiture qui roule dans la nuit, assise sur la banquette arrière réservée aux enfants, elle regarde la pluie s’abattre violemment sur la vitre, l'abîme qu’éclairent les gouttes projetées dans les phares, elle se dit : “C’est trop tard, je suis née, je vais devoir mourir." Le poids de ce devoir, l’importance incroyable de ce devoir est plus fondamentale que la mort elle-même, pense la vieille femme. Comment une tâche si lourde, une idée si énorme, à la fois silencieuse comme la chute d’une plume et dévastatrice comme l’explosion d’une bombe, peuvent-elles se glisser dans une petite fille ? L'importance incroyable de ce devoir aurait dû être la seule préoccupation de son esprit, mais le désir d’un adulte, son désir ignoble de l’enfant, est venu troubler le cours de ses pensées, sa concentration absolue, tout souillé, tout embrouillé, renverser le haut et le bas, le jour et la nuit, le dedans et le dehors.

Mortelle était une donnée fiable au moment où elle est entrée dans le module A. Sale et mortelle est l'intrus qui s’est immiscé, altérant sa téléportation dans le module B.

Des forces omnipotentes et monstrueuses entravent la manumission de la fillette, sans qu’elles puissent les identifier, elles ont fusionné avec elle, rendant confuses les vérités qu’elle avait entrevues et qui devaient lui permettre d’affronter les vérités venues du dehors.

La vieille femme songe encore. En rêve me revient le souvenir précis de cette confiance en ce mystère où je plongeais tout entière, ces interrogations vertigineuses qui occupaient mon imagination, cet océan gigantesque où se perdaient mes pieds minuscules, la sensation du monde qui me contenait. Pour quelques instants arrachés à l’enfance, j’ai occupé ma vie, sans même m'en rendre compte, à sauver la petite fille du naufrage, se dit-elle, et dans le fond je n’ai pas positivement existé. Tel est mon sentiment, ce sentiment passe, mais il revient, conclut-elle.

La petite fille est cette figure incompréhensible au monde et aux sociétés. Les époques et la modernité ne la comprenant que péniblement, c’est à elle de les comprendre, avec la plus grande acuité car sa vie en dépend. Pour la vieille femme, au sein d’un temps qui lui est propre et qu’elle qualifie de lointain, rien ne pressait pour la petite fille qu’elle fût un court instant. Tout allait bien avant que le monde extérieur ne la trouve, dérobe sa cachette. Au temps où elle n’était personne, dans son refuge au milieu de nulle part, elle existait dans l’éternité.

Que serais-je devenue si je n’avais pas été interrompue, s’interroge la vieille femme, si je n’avais pas été amenée à fuir un danger imminent au sein de la famille... Comment faire le récit d’une histoire à laquelle je n’ai pas contribué, je n’ai pas les mots, je n’ai pas mes mots. L’histoire s’est collée à moi, goudron liquéfié par le soleil que les enfants piétinent par accident quand ils jouent sur la plage, l’histoire vient du dehors, elle s’est introduite dans la chambre fermée à clé, a enfoncé la porte, a pris tout ce qu’elle a pu prendre et elle s’impose encore, traverse le temps, n’en finit pas de dévaster les lieux, laisse portes et fenêtres grandes ouvertes, ne se rattache à rien, n’a ni début ni suite, intruse, elle est un corps étranger dans le récit que je fais de ma vie, quand je flâne en rêvant dans les allées de tilleuls qui traversent le parc du centre-ville, quand je foule la plage à la fin de l’été, quand je bascule dans le fauteuil du jardin dans un moment de calme, quand j’écoute les oiseaux, quand je regarde passer les nuages avant de sombrer dans un sommeil en proie à d'éternels fantômes… Du module B je ne peux pas revenir au module A, résume la vieille femme…

Elle balaye encore la ville du regard. Et sentant en elle monter la houle, frissonnant sous l'effet de ce récit nouveau qui réorganise la carte qu'elle fait mentalement de sa vie, elle sait que sa contemplation restera silencieuse. Toutes ses découvertes, ses révélations qui la frappent soudain, elle ne peut pas les dire et si à cet instant on lui demandait comment ça va, ça va, dirait-elle, si on lui demandait à quoi tu penses, à rien.


  • Céline Wagner

Un jour, dans un livre, tu lis une énumération de souffrances et de colères qui pourraient être les tiennes, cela t'apaise tant que dans la foulée, tu as envie d'en remercier l'auteur. Mais tu te ressaisis, l'idée est ridicule, un remerciement, de ta part de surcroît, n'a aucune valeur. Te voilà encore à vouloir remercier qui... La minute suivante tu effectues un calcul, pour faire l'économie d'une humiliation tu en choisis une autre moins douloureuse, écrire, tu sais qu'il te faudra du courage parce que tu n'accordes aucun crédit à ta personne, à ton vécu. En même temps, tu fais preuve d'un orgueil démesuré car, les saloperies que tu as vues et entendues tu les a enfouies si loin que tu condamnes tous ceux qui n'ont pas fait comme toi. Les enfouir plutôt que de les répandre à tout-va. Néanmoins, quand tu prends la plume, les mots retombent lourds et informes, comme si tu ne les avais jamais appris, jamais dits, tu ne sais plus penser ni écrire les mots les plus ordinaires, alors qu'il y a deux minutes on ne t'arrêtait plus, tu crachais ton histoire aux visages de tout le monde, aux gens autour de la table, tu plombais la fête, alcoolisée, intarissable.

À présent à l'écart, dans une chambre ou dans la rue, tu as honte. Tout ce que tu as dit paraît excessif et ridicule. Tu as débordé. Et quand bien même avec le temps, après avoir repris tes esprits, tu voudrais l'écrire, mieux le dire, tu n'es plus foutue de discerner d'où vient le mal, celui qui contamine tes choix, tes liens avec les autres, la manière dont tu te tiens devant les étrangers, ta famille, ton milieu professionnel, terme plus prétentieux encore que tous les autres, recouvert d'un coulis de fraises parce qu'une poignée de gens talentueux s'y promènent, et qui abrite exactement la même tendance libidineuse à l'œuvre dans tous les milieux sociaux, dans toutes les sphères sociales...

Ce mal viendrait-il du jour où tonton t'a tripotée la première fois, difficile à dire... s'agit-il seulement d'un événement, c'est tellement banal, énorme et banal... Ça passe tout seul, comme une grosse pastille, regarde les autres, ils/elles vont très bien... D'ailleurs si tu réfléchis bien, d'autres hommes ont pris le relais de tonton. Ce n'étaient pas des pédophiles, tu étais adulte, ce n'étaient pas des violeurs, tu leur as dit oui, tu les as choisis, tu les as aimés, au point de frôler la mort, au point de pardonner l'impardonnable, les humiliations, la condescendance, la violence, au point de rire de l'estime de toi, de la confondre avec de l'égoïsme, une forme d'étroitesse d'esprit, comme s'il s'agissait d'une philosophie que se donner à l'autre sans broncher, par soucis d'abandonner des principes ridicules, une pudeur de midinette, de cul-bénit, car d'emblée tu méprises les diffuseurs de confiance et d'espoir, également et plus encore leur clientèle, leur naïveté, leur disposition à se livrer tout entier à un maître, parce que d'emblée il a coulé sur la face du monde adulte un goudron immonde à la puanteur ubique.

Ne fixer que le plaisir de l'autre parce que, tu en es certaine, le tien n'a pas d'importance, ce n'est pas lui qui compte, tu crois qu'à force de te dévouer, le tien viendra forcément. Pas le plaisir de la conversation, non, ni des beaux sentiments, mais le plaisir du sexe. Parce qu'on te l'a volé tu le traites comme tout ce qui n'a plus de valeur. Ce qui étais à toi et qu'on t'a pris, dans lequel on a fouillé, dans lequel on a regardé, qu'on a utilisé, pétri, mâché, tu n'en veux plus, il te dégoûte, tu leur laisses, qu'ils s'amusent, tu boiras comme un trou, plus tard, pour ne pas pleurer. Voilà la façon d'être dont tu es fière : laisser à l'autre ce qui ne vaut rien et qui n'a pas d'avenir, ta jeunesse et ton corps. Et c'est vrai que, d'une certaine manière, c'est héroïque. Beaucoup de gens héroïques, seulement dans l'âme, rêveraient d'abandonner au monde tout ce qu'ils ont...

Par moment, tu la vois, détachée au premier plan de tes horizons, l'entreprise de sape que tu perpètres sur toi-même. Tu comprends que, même quand tu es au fond du trou, en panique, tremblante et défoncée, en prise à des angoisses carabinées, il reste un peu de ta lumière à dévorer et qu'il y aura toujours quelqu'un pour jouir de te consoler, de te savoir fragile, de se sentir indispensable, quitte à te laisser après la baise à tes délires, auxquels il n'entrave que dalle. Et tu le remercieras de t'avoir tendu la main.

Tu t'éteins. Et tout en te demandant ce que tu fous là, en tous lieux, tu restes, domestiquée, sans comprendre d'où vient la main d'acier sur ta tête qui te fait plier, l'autorité qui te tétanise. Est-elle en toi ? Vient-elle du dehors ?

Tu sais que quelque chose s'est cassé dans tes fondations, des gens férus de psychanalyse dans ton entourage te le disent souvent et toi, démunie, tu décides de les croire sur parole même si tu conchies la psychanalyse, parce que l'idée de tout ramener à la libido te donne envie de vomir.

Tu sais que tu es un animal. Intuitif, créatif, tu ne veux pas briller tout en le voulant quand même. Comme le paon qui parade avec ses plûmes superbes, tu veux aussi être aimée et admirée. Mais tu l'as remarqué, si tu n'es pas fragile, les hommes se détournent de toi, si tu ne baisses pas les yeux tu leur fais peur et provoques parfois leur violence. Alors, tu t'amoindris pour être désirée, tu acceptes un maître plutôt que de laisser libre cours à ta puissance. Tu deviens mesurée et tolérante. Tu essaies de voir ce qu'il y a de bon en chacun, tu ne veux blâmer personne, tu ne veux pas prendre partie - tout le monde a ses raisons de faire ceci ou cela - tout mettre sur le dos de tonton serait réducteur, tonton n'avait pas mauvais fond...

Il t'a coincée dans le garage deux fois, a glissé ses grosses mains noires de cambouis sur les zones interdites de ton corps, le seul espace à toi, absolument privé, et deux fois tu as réussi à t'esquiver. Tonton n'était pas un violent, il t'a laissé filer. La première fois, il t'a eu par surprise. Lui qui avait la plus grande indifférence pour les enfants, voilà qu'il te parle gentiment, te demande d'approcher. Vous êtes tous les deux seuls dans son garage, il y a au mur des centaines d'outils. Par un drôle de mécanisme, dans cette situation que tu sens inhabituelle et inquiétante, tu te figes, la main d'acier appuie de toutes ses forces sur ta tête, tu perds ton regard dans les outils, en admire le rangement méticuleux, et pendant ce temps tonton t'a pris la main, en douceur il a pressé ton dos contre son sexe, posé sa main contre le tien et se masturbe. De temps en temps il caresse ton pubis à travers ton short et te demande : "C'est quoi, ça ?" Tu as sept ans, mais tu sais très bien ce qu'il veut entendre, tu ne veux pas lui donner ce qu'il veut alors tu réponds à côté en regardant les outils : "C'est un tourne-vis ?". Il repose la question, "Un étau ?".

La troisième fois, tu as imaginé une stratégie et invente un impératif pour remonter, tu dois aider ta tante à l'étage. Il te lâche. Toute la journée et les jours suivants, tu te refais le film. Tes joues sont en feu à l'idée de ce que TU as fait, ce que TU as dit. Tu as honte et en même temps tu te demandes si tonton t'aime. Trois jours après, tu retournes dans le garage. Tonton est là et ça recommence. Cette fois, tu en es sûre, c'est sale. TU es sale. Tu ne sais pas encore que c'est pour toujours, mais tu le sens. Sale à cause de lui, mais pas seulement.

Tu as du mal à voir en tonton une ordure. Il ne t'a jamais grondée, jamais frappée, il ne vient pas te chercher dans tes cachettes. Et puis, toute la famille rit avec tonton. Si tu n'étais pas retournée dans le garage, peut-être ne serait-il jamais revenu vers toi. Jamais revenu vers toi. Adulte, tu comprends que sans tes parents, eux-mêmes abrutis par une force mystérieuse dont ils ne savent pas si elle vient du dedans ou du dehors, tu ne te serais pas retrouvée le dos contre la bite de tonton. Tes parents avaient, pour le dire sans phare, de la merde dans les yeux. Tu le vois à présent, limpide. Que s'est-il passé ? Ont-ils fait comme les trois quarts des gens, relativisé les signaux qu'a envoyé tonton quand il a essayé de baiser ta mère des années plus tôt, ta cousine, et même ta grand-mère, comme il se chuchote dans les couloirs de la famille... Toutes ses femmes qui murmurent et n'ont rien dit, quand tes parents ont continué de t'envoyer en vacances chez lui, à Pâques, quinze jours par an durant des années. Du coup, tu ne sais plus si tu te souviens de tout ou si, encore une fois, tu n'as pas enfoui un sac de merde trop encombrant quelque part, dans une zone de ton esprit, scientifiquement identifiée par la psychanalyse. Tu ne le sauras jamais et tu t'en fous.

Quand on te demande si tu te sens pénalisée d'être une femme dans ton milieu professionnel, le voile qui recouvre tes yeux trahit le trouble dans ton analyse. La question sonne absurde et désuète, tu balbuties, tu accouches péniblement de phrases inabouties, tu ne sais pas. La question n'éveille en toi aucune image. La femme et l'artiste sont clivées, et te voilà à nouveau enchaînée à la première quand l'autre devait t'offrir une chance de t'en délivrer. La société ne veut pas de l'artiste. Elle veut la femme. Toutes les sphères sociales que tu as traversées depuis l'enfance n'ont été que le prolongement d'une trajectoire qui a démarré bien avant ta venue au monde. Tonton n'a eu qu'à te cueillir à un point P.

Tu écris des livres. A travers la vie d'autres artistes dont tu fais des personnages tu entremêles les trajectoires, tu les recoupes avec la tienne. Tu t'inscris docilement dans un secteur d'activité qui t'inspire autant de respect que la psychanalyse et tu fermes les yeux sur l'enfance.

Cette histoire a plus de trente-cinq ans, pourtant, te voilà encore en train d'écrire, essayer d'en faire une boule. Une boule que tu pourrais extraire de ton corps, tenir dans ta main, regarder sans l'avaler de nouveau pour la cacher. Une boule que tu pourrais montrer aux sociétés humaines comme un échantillon de leur propre merde, à toutes, parce que cette merde n'est pas tienne. Tu ne sais pas si tu vas gagner, tu en fais le pari. Tu n'as pas guéri de tes angoisses, tes addictions, ton équilibre est un château de sable sur lequel tu veilles tous les jours et que tu crains de voir s'écrouler au moindre courant d'air. Tu le reconstruis, mais tu vieillis, chaque fois que ton château s'effondre à nouveau, tu fatigues. C'est à terre que tu prends la parole, parce que tu ne veux pas emmener tout cela dans la mort. On ne choisit pas ce qu'on a à dire. Et tu ne veux pas laisser une image photoshopée de ton passage. Et tu ne veux pas les épargner. Tu sens bien que ne rien dire n'appartient pas au monde des vivants.

Bientôt tes cheveux seront blancs, les hommes ne te regarderont plus, il n'y en aura plus un seul pour soupçonner d'où tu viens, ce qu'a été pour toi leur sexe, leur désir que tu as vécu comme un poison tout comme ils n'ont jamais compris le tient, toutes ces années où ils te désiraient. Au seuil de la vieillesse, tout devient limpide, plus que l'eau la plus pure, tu es une femme.

Étrangère aux jardins secrets, tu ne peux pas te cacher, tu n'as pas droit aux apparences, aux récits imaginaires. Les mots, tu les connais, tu sais les écrire, tu sais à présent que tu ne peux pas duper les femmes, elles connaissent les mots, elles savent les écrire, tu ne peux duper que les hommes qui, quand tu implores le noir, te rêvent nue dans la lumière.




  • Céline Wagner

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

La voiture file dans le petit matin, elle épouse l’un après l’autre les virages le long des routes de campagne qui la mènent vers l’autoroute. Cet utilitaire doté de trois places à l’avant, dont la cabine de chargement a été aménagée avec matelas et coussins, est devenu le moyen pour l’héritier et moi de s’extraire du quotidien. Dans cette coquille de noix, nous allons passer chaque nuit de la semaine à venir, aux confins de la Vendée. Le véhicule me permettra de rester un peu à l’écart de la famille qui nous attend. Prendre la route à l’aube devait nous prémunir des canicules, mais depuis des semaines ce sont des rideaux de pluie qui s'abattent sans discontinuer sur les toits et les champs. Dans l’habitacle, la carlingue laisse entendre des rythmiques agréables sous l’effet du déluge.

L'autoradio et la climatisation sont en panne, le froid craché par la ventilation ne nous manque pas vraiment. Pour la musique, nous avons une enceinte autonome qui a coûté un bras, attachée à la ceinture de sécurité. Le module, par un procédé abstrait, se connecte à une tablette fourrée dans le fond d’un sac et restitue une playliste intergénérationnelle. Sur le siège passager, l’héritier cherche une position confortable pour les cinq heures à venir. Calé contre la portière, une main sous la tête et les pieds nus sur le tableau de bord, il regarde le paysage défiler derrière la vitre entrouverte. Ses cheveux s’envolent avec sa rêverie, la lumière pâle éclabousse sa beauté d’adolescent à l’avenir inconnu.

Un chevreuil traverse la route à toute volée et je pile, le bras tendu à ma droite pour protéger le passager du choc, l’animal s’enfuit indemne. Voilà qui a brutalement tiré l’héritier de son demi-sommeil. La vie du chevreuil qui n’a tenu qu’à un fil anime un moment notre conversation. Le temps de mesurer si nous devons nous réjouir d’avoir évité l’animal ou nous inquiéter d’avoir risqué nos vies. L’effet de surprise passé, l’imagination s’emballe comme un gibier en fuite, prise au piège par la réalité elle court à l’aveugle, affolée, elle envisage le pire. J’affirme à l’héritier que ma faible vitesse me permettait de freiner sans danger, même si dans le fond je n’en sais rien. Il replonge dans son silence, nos regards se tournent en des sens opposés. Tandis que le sien accueille sans préjugé le paysage offert, le mien est concentré sur la trajectoire de la voiture. Je ne perds pas une miette de la signalétique et du trafic encore timide à cette heure-ci, entre deux injonctions, la part de mon esprit au repos saisit la transformation du paysage au rythme effréné de 70 km/h.

La nationale nous conduit sur Moissac - flashback - enfant, je descendais du 95 pour passer l'été chez ma sœur, il y a plus de trente-cinq ans... Ce paysage était-il déjà une succession d’entrepôts et de ronds-points, ceints de parcelles étendues à perte de vue que sillonnent, imperturbables, des engins agricoles ? Suis-je passé à côté de sa transformation ? Moi qui avais des souvenirs de campagne, par opposition à la ville, tranquille, féconde, ombragée. D’une commune à l’autre, des hectares de tournesols, maïs, sorgho, repoussent les maisons et les touffes maigres de forêts à la lisière des champs. Cette année, les pluies répétées ont privé ces cultures d’un soleil aride coutumier de juin à fin août, les tournesols penchent tardivement la tête. Les parcelles se succèdent sous nos yeux sans éclats, champs, entrepôts, parkings, carrefours giratoires, supérettes...

Une confusion s’est emparée de ce mot, campagne. Campagne n’a jamais prétendu évoquer la nature. J'y associe encore à contre-cœur un secteur d’activité, pour y voir un paysage, le calme d'un après-midi, le mystère de la nuit tombée sur les toits, bois et champs en ombres chinoises, envahis de craquements et de cris... J'actualise ton nom, campagne, j'inclue dans mon langage ton caractère dévasté, pillé, traité, privé de tes possibles, tu es une mégapole agricole, non plus une nature.

Les lieux et les outils de l’exploitation jouxtent les habitations, ainsi que les terres occupées pour le rendement. C’est un véritable engrenage, un circuit fermé qui opère, la vie entière s’est organisée autour de ce système relancé chaque année, avec ses habitudes et ses moyens, au même titre qu’une ville. Mégapole agricole. Je me souviens, à l’âge de l’héritier aujourd’hui, je regardais ces forêts où on ne peut pas se perdre comme une fuite interdite. Comme beaucoup de choses, j’ai intégré ces paysages monotones sans les accepter, ils sont des douleurs latentes que chaque jour un détail ravive. Comme à propos de beaucoup de choses, ma vie d’adulte est employée à vivre dans cette mélancolie, sans le désir d’accepter la perte de ce qui n’aurait jamais dû être perdu. Même si je n’ai pas connu les forêts luxuriantes - née au milieu des exploitations de betteraves dans le Vexin - leur absence est une plaie ouverte, qui n’est pas maintenue à vif par le fantasme du souvenir, mais la réalité nue du présent.

La transformation du paysage n’est pas visible au quotidien, sa défiguration saute au visage un beau jour, après des années d’absence. Le temps de réaliser qu’une vie n’est qu’une trajectoire arrachée au néant, projetée d’une obscurité vers une autre. De sorte que le point d’où l’on vient et ce vers quoi l’on va, paraissent le fruit d’une seule et même réalité. Réalité dans laquelle il ne paraît pas complètement idiot de tenter de cultiver des fraises dans l’espace, sans terre, sans eau, sans lumière, échecs après échecs, millions de dollars après millions de dollars... Après plus de quinze années d’expérience, une fraise a failli voir le jour et en elle repose l’espoir de voir demain des colonies entières envoyées sur la lune bénéficier de ses vertus... L’héritier s’éveille au monde, il compte sur une main les étés qu’il a vécus. Chaque année depuis trois ans, nous empruntons cette route vers la Vendée et persistons à délaisser la sortie à proximité du village pour passer par la campagne, avant de rejoindre l’autoroute.

Trois heures de monotonie inaugurent notre semaine chez les cousins que l’enfant se réjouit de retrouver, les lignes droites verticales se couchent pour de longs kilomètres sur un paysage jadis épanoui et florissant. Le territoire de chasse de la buse guettant sur le sommet d’un poteau télégraphique est traversé par un torrent d’acier brûlant. Nous filons, charriés par ce torrent, espérant que sa chaleur écrasante nous épargne.

L’A83, aux alentours de Fontenay-le-Comte en direction de Nantes, éventre un paysage qui rappelle étrangement le Vexin. Exilée, j’ai le sentiment d’avoir pris des chemins qui menaient au point de départ, je me renferme dans une tristesse infantile. Nous parcourons des kilomètres au milieu des méga exploitations, de la masse de bétail et de volaille élevée dans les parages, il émane une odeur prégnante. La mégalopole agricole, jadis campagne, s’étend au-delà de toutes formes de frontières, départementales, régionales, nationales, seules se démarquent les races des bovines qui paissent dans les près et sur la ligne d'horizon.

Nous arrivons chez les cousins, l’héritier bondit de la voiture, m'abandonne aux bagages et gadgets hi tech éparpillés sur la banquette. Arraché pour un temps à ces dépouilles sans charme qui, gavées d'électricité, avaient égayé notre passage sur l’autoroute, il va pouvoir s’adonner à la collectivité et aux émois de la préadolescence. Décontractée et souriante, la famille nous accueille. Toute la maison s’est changée en lieu de vacances. Sur le bar de la cuisine, les restes d’un goûter ont été abandonnés. Les enfants, pied nu, vont et viennent entre la piscine et le grand salon dédié aux loisirs, patinette, ballons, stéréo, les adultes sont repliés sous le préau, sirotent un café en attendant que la pluie cesse.

Je gare l’utilitaire sur une parcelle de terre, légèrement penchée, derrière la maison. Un rideau de canisses me donne un peu d’intimité. À l'intérieur je bascule les malles sur la banquette avant, prépare un matelas qui me semble suffisant pour deux, installe les couvertures et les coussins, un vide poche, une lampe à LED. Pour augmenter la surface de l’habitacle et nous protéger de la pluie, je leste une toile imperméable entre les deux portes arrière, ouvertes durant la nuit. Le vent qui avait un moment retenu son souffle, s'engouffre avec violence dans la bâche avant que j’effectue le dernier nœud. La première nuit s’annonce fraîche et humide tout comme, selon les prévisions météo, celles des quatre prochains jours. L’héritier a déjà sauté dans un maillot de bain et court, mêlé aux autres enfants, d’un bout à l’autre du jardin. Les voilà qui se jettent dans la piscine poétiquement prise d’assaut par une pluie diluvienne. Je rejoins les adultes sous le préau. On m’offre un café et je me joins à leur contemplation réjouie des enfants déchaînés, je partage la nostalgie, teintée de soulagement, de la fin de ce temps où il fallait hurler, rire et courir pour vivre. Les LED submersibles installées aux quatre bords du bassin semblent aspirer le déluge émergeant de la lumière déclinante. L’image du fils unique entouré d’enfants apaise la peur d’une séparation inexplicable. Nous débarrassons les cafés et le préau se réchauffe un peu avec l’approche de l’apéritif. Des petites explosions de joie fugaces nous font sourire les uns les autres, puis reprennent nos observations à propos de la pluie et rien que de la pluie. L’un de nous à l’idée de nous proposer un jeu. Il est question de combler des phrases à trous avec des mots et locutions inscrits sur des cartes tirées au hasard.

Je suis devant un précipice. Le jeu réactive des crispations, mises en veille le temps d’entretenir avec son entourage des échanges cordiaux. Voilà que le jeu réclame un face-à-face, crée un piège d’où il faudra sortir gagnant ou perdant. En plus de se pencher avec sérieux sur un dilemme qui n’avait pas lieu d’être, il faut assister à l’hilarité et l’autosatisfaction des vainqueurs, appréhender la victoire et l’échec comme des évènements, là où il n’y avait rien d’autre qu’une pluie fine, la lune au zénith, où tout était tranquille, où l’impatience et le désir s’étaient faits, pour un temps, oublier. Le soir même, je rêve de tuer ma sœur à mains nues et que mes coups, bien qu’acharnés, sont sans force.

Tombée dans le néant ludique des cartes à mots, j’oublie la deuxième injection de Moderna, effectuée le matin-même, et les éventuels effets secondaires qui ont fait l’objet d’une mise en garde de la pharmacienne. Je sens mes muscles se raidir, la nausée m’envahir, je ne peux bientôt plus rien avaler, y compris ma salive. J’abandonne le verre de vin qu’on vient de me servir et me replie dans le van pour grelotter sous les couvertures. La fameuse nuit fraîche et humide a quelques heures d’avance, je la passe le dos douloureusement appuyé contre le flanc du véhicule qui penche légèrement vers la droite, dans le sens du dénivelé que j’ai négligé.

Sans énergie trois jours durant, je ne vois aucun inconvénient à me plonger dans un livre, après les repas, quand le groupe se sépare pour la sieste ou les mots croisés… Cependant, nos hôtes veillant sans repos à la qualité de notre séjour, tiennent à nous proposer un choix d’activités pour occuper l’après-midi. Choix qui me laisse plus longtemps qu’à l’ordinaire, pensive, cligner d’un œil pour observer le point que produit la conjonction du bout de ma chaussure avec le pied d’une chaise. Les lieux de rassemblement comme les parcs d’attractions sont écartés par la contrainte du passe sanitaire. Il reste les balades.

L’une d’elles devient quotidienne malgré une pluie intermittente. Le chemin mène de la maison à la boulangerie située à moins de deux kilomètres. De nouveau sur pied, je suis les cousins sur la route du village. Nous sommes huit à flâner sur la largeur de la chaussée, en bordure des champs, mus par un objectif modeste : ramener le pain. Avec nous, quatre enfants s’échangent à tour de rôle une patinette et un quad électrique. Je remarque que malgré la pluie abondante de ces derniers jours, pas un escargot ne se montre. J’en fais part à l’héritier. « Arrête avec TA biodiversité » lance-t-il. Je lui rappelle mollement qu’elle est aussi la sienne. Des bourdons morts gisent curieusement au sol, je me mets à guetter les chants d’oiseaux. J’observe le paysage avec circonspection, le maïs ressemble aux motifs d’un drapé déplié à perte de vue. Nous marchons dans une atmosphère tranquille, épargnée provisoirement par les moteurs, pourtant je cherche les signes du mal. Dans les insectes sur le dos ou leur absence, dans les effluves animales que porte un vent léger jusqu’à nos poumons avides d’air pur.

Je comprends que mon regard se plonge de manière névrotique dans les détails pour tenter de comprendre, percevoir, le constat dramatique que je lis tous les jours dans la presse.

La mégapole agricole, plus que le loup, mange les petits enfants, elle occulte et porte à leur méconnaissance une forme de rationalité, de bon sens, quand tous ces élevages et ces bocages pourraient être divisés par deux, en faveur de la reforestation, de la diversité des cultures et des espèces, tout en continuant de faire vivre les familles enracinées dans le travail de la terre. Dans cette décadence des tailles, nous jouissons néanmoins de ne croiser personne. Au milieu des bœufs, nous sommes comme ces animaux sauvages repoussés par les bulldozers, cherchant nos repères dans un espace de fortune, libres de dire à voix haute des banalités. Nous voulons vivre libres, respirer, échanger avec une faune et une flore éclatantes. Ce constat réconfortant et terrible m’inspire de reprendre mon observation des chenilles qui traversent par dizaines la chaussée et que j'enjambe pour ne pas porter le poids de leur triste destin.

L’angle de la maison où nous apparaissons au retour, est marqué par l’odeur suffocante d’un troupeau de taureaux. Un groupe de quatre mâles se tient derrière la clôture électrifiée près d’un mangeoire. Quand nous passons dans leur champ de vision, ils nous suivent du regard, ruminant toujours, occupés à leur tâche, énormes bestiaux un peu patibulaires dans lesquels je projette la finitude du monde et ma propre mort. Les enfants remarquent leurs testicules imposants. C’est l’occasion d’une cascade d’éclats de rires, tout excités et terrifiés à la fois. L’odeur nous accompagne jusque sous le préau où la table est mise. Le repas du midi est un pique-nique. Devant nous s'étale pléthore d’emballages plastiques au cœur de laquelle nous déposons notre pain. Il rayonne à présent par sa nudité exposée à l’air libre et aux microbes véhiculés par nos bouches et nos mains. Pain inchangé depuis des siècles, protégé de l’extérieur par le seul fait de son croûtage. De sorte qu’en dehors de lui et du cyprès magistral qui, au centre de cette propriété familiale parfaitement tondue, crève étrangement le gazon, rien d’autre ne mérite notre attention.

Dans cette ramure splendide demeure un peu de nous, il revient à la mémoire du spectateur le souvenir d'un néant hypnotique, alors il plonge dans la silhouette tentaculaire qui règne sur son désir de vivre.

Le jour du départ est là, tandis que je ramasse nos affaires et replie la bâche, l’héritier tient à se filmer en présence des quatre mâles reproducteurs qui ruminent au mangeoire. Je le laisse faire tout en préparant une stratégie afin de m'assurer que son court-métrage ne finisse pas sur les réseaux sociaux. Plus encore, j’espère qu’il entrevoit dans les yeux de l’animal qui le fixe du regard, un éclairage pour l’avenir. Au retour, nous prenons exactement le même chemin. La pluie abondante à l'aller s’est transformée en une vapeur chaude. L’enceinte est à sa place, entre nous deux, retenue par l’une des trois ceintures de sécurité.

Nous quittons sans trop de peine le Vexin vendéen, heureux à l’idée de retrouver les quelques hectares de campagne luxuriante qui entourent la maison. Je suis d’humeur festive, aussi l’héritier entreprend de diffuser à fond de jeunes rappeurs. Il tient à connaître mon avis sur tel ou tel morceau. Je cherche mes mots, attentive à ne pas briser ses rêves, refusant d’adhérer à un phénomène de mode orchestré par le capital, je me montre curieuse et impitoyable et, au risque de le perdre, lui expose à nouveau l’une de mes thèses…

Ce qui est fascinant dans le rap c’est la puissance avec laquelle la rue a pénétré le capital. Et la façon dont le capital a sucer le sang de la rue redonnant vie à des marques pour vieille bourgeoisie soucieuse de ne pas mourir. Pour ne pas vieillir, on prend un rappeur talentueux, on placarde des marques sur toutes ses fringues durant ses séances de shoot pour les magazines, il devient alors une égérie, caution d’une rébellion éternelle et lucrative, permettant de faire les poches à ses semblables des quartiers qui auront besoin de vendre deux fois plus de came pour s’habiller comme ils l’étaient avant, tout en vendant leur jeunesse à des cadavres en or massif. Les griffes de luxe jouent la montre - ce n’est qu’une question de temps avant que ne tombent des mises en examen pour petits ou gros délits, violence, etc… le moment pour la marque de se laver le cul en rompant son contrat avec le jeune poulain, tout en s’assurant qu’on en retienne davantage les photos en survêt. que les pochettes de disques. Néanmoins, le rap dans lequel on n’entend pas le vécu n’est ni plus ni moins que de la daube. Ce qui pose un double problème : il s’opère chez l’auditeur, soit un phénomène d'identification, qu’on vienne de la rue ou non, soit une réaction de rejet à l’égard de ses flots de paroles qu’on n’arrive pas à tuer. La haine du rap est dommageable, vu qu’il demeure le ferment le plus sûr d’une forme brute d’authenticité dans la musique actuelle. Il est devenu le lieu du cri… un cri qui se passe d’épilogue… à qui on ne demande pas de comptes… Un cri qui n’est pas séduisant, difficile à aimer et criminel de détester. D’autant que tout ce qu’il y a de gerbant dans le rap est induit par la surconsommation, le besoin de montrer l’abondance et le succès, cette abondance qui dégouline du rap en même temps que sa fureur, dis-je pour finir.

L’héritier garde le silence, méditation durant laquelle nous tentons de comprendre les paroles du rappeur qui hurle dans l’amplificateur bluetooth, tout en regardant s’éloigner les troupeaux de charolaises dans l’espace minuscule du rétroviseur.