• Céline Wagner

Dernière mise à jour : 14 déc. 2021

Nous marchons avec mon fils de onze ans dans la campagne, le chien gambade devant nous quand retentit un coup de tonnerre, comme un pétard Mammouth jeté tout près de nous dans une fête foraine, nous sursautons, le chien fléchit sous la surprise, la peur nous a figés et fait battre le cœur, je mets du temps à me reprendre. A l’entrée du bois nous les voyons d’ici, les chasseurs sont tout près. Ils sont là depuis le matin, cela fait plus de dix heures qu’ils occupent la campagne et font des rondes autour du plateau que nous appelons le Faillal, une promenade où chacun promène son chien, apprend à marcher aux enfants, se rend en famille le dimanche, escorte, par de belles journées, parents, aînés, poussettes… La colère m’envahit et la haine m’étrangle. Je ne suis plus d'humeur à regarder s'envoler l'avion en papier que mon fils tente de manier en virtuose, la ballade est contaminée par les pires images, une balle perdue sur l'un de nous, ça n’arrive pas qu’aux autres, ça n’arrive pas qu’à Compiègne ou dans les départements voisins, cela peut-être au cours de ta balade, de la mienne, aujourd’hui, demain, en plus de l'agonie promise aux chevreuils majestueux que je vois bondir dans le petit matin, qui n'ont même plus de forêts pour se cacher, cibles à découvert quand ils traversent les champs labourés…

Que faire ? Insulter les chasseurs, pour qu’ils m’insultent en retour, dégrader leur matériel, crever leurs pneus, taguer leurs véhicules, pour qu’ils méprisent et discréditent un peu plus les écologistes, déclarer la guerre, ou plutôt, répondre aux armes à feu par des armes ridiculement inoffensives… La chasse fait monter des pulsions de haine et de colère comme aucune autre pratique en ce monde en dehors de la violence, qu'avons-nous pour y faire face, pour dénoncer cette réalité ignoble, cette pratique grotesque qu’est la chasse dans notre société moderne, menée par des gens tout aussi grotesques, affublés d’uniformes grotesques par une belle journée d’hiver, des gens qui ne savent répondre à la beauté de la nature que par le bruit et la mort et leur déballage de matériel hideux et grotesque, rien, le silence hébété devant le déploiement de la violence grossière, le pas discret de notre progression dans la campagne en passant devant elle.

Vivre en milieu rural ne justifie pas de s’adonner à la chasse, la tradition n’a vocation ni de loi ni d’autorité, nous pourrions faire la liste des pratiques ignobles et dégradantes que les traditions autorisent, une société en progrès est une société capable de résilier ce qui nuit à l’intégrité des êtres humains et de la vie dans son état de règne absolu, une société incapable de protéger la vie est rétrograde et rien d’autre, basse, incomplète, ridicule, et ne fait que conforter les gens dans le plus immonde abrutissement.

Et nous qui voulons la vie, qu’avons-nous pour nous exprimer, les réseaux sociaux, hologramme démocratique dont nous ne voyons aucune répercussion dans le réel. Nous pissons dans un violon face aux lois de notre pays qui autorisent la chasse et se rend coupable de perpétrer l’abrutissement.

L’inquiétude ne nous quittera plus jusqu’au terme de notre promenade, nous regagnons la voiture en accélérant spontanément le pas.

Une société moderne incapable de préserver ce qui est beau, à savoir la nature et le vivant, n’a aucune légitimité, n’a rien pour elle, ne dispose d’aucun argument pour justifier sa politique, son existence en tant que société dite moderne, les autorités de cette même société sont pareillement abruties par elle, incapables de préserver ce qu’il y a de beau, d'inoffensif et qui nous est vital car, ne l’oublions pas, dans cette période d’effondrement, où l’avenir proche est incertain sur tous les plans, climatiques, sociaux, politiques, géopolitiques, où l’avenir des enfants est promis à des luttes militantes contre les dirigeants qui autorisent la guerre contre la vie, qu’avons-nous d’autre pour ne pas devenir complètement fous que ces espaces où la nature n’a pas encore tout à fait disparu ?

La chasse ne sert à rien, n’a aucune justification dans un monde moderne, elle ne régule rien et surtout pas les cycles de reproduction des animaux sauvages, les espaces sauvages étant réduits comme peau de chagrin. La chasse est une nuisance, tout simplement, la présence des chasseurs pollue les seuls espaces de recueillement qu’il nous reste dans un monde dévasté par l’étalement industriel. La nature est un espace commun, sa violation, sa détérioration sont condamnables. Après tous les accidents de chasse que nous connaissons, la société ne peut pas d'un côté faire appel, le temps d'une pandémie, à une prise de conscience collective et de l'autre, mépriser des gens inoffensifs inquiets de recevoir une balle perdue, pour laisser régner dans la toute puissance une minorité de chasseurs armés de fusils, au mépris du bon sens, à savoir, les lignes de conduite que réclame notre époque pour nous maintenir dans un monde vivable.



  • Céline Wagner

Dernière mise à jour : 19 nov. 2021

Sur la promenade le long du fleuve hors de la ville, une vieille femme dans la nuit s’est assise, l’eau noire renvoie à la métropole ses néons en miroir. Son regard hypnotisé par la lumière, elle laisse son esprit vagabonder à la surface de l'eau, se déplacer comme sur une carte qui pourrait composée des fragments de sa vie.

J’aimerais avoir des pensées philosophiques, pense-t-elle, mais je n’ai que des récits intimes. Nous tentons de nous élever, de nous déplacer au-delà de soi-même, d’avoir une vue d’ensemble de ce que nous sommes dans le milieu inapproprié et incompréhensible qui est le nôtre, nous tentons de faire la synthèse de cette rencontre de hasard entre soi et le milieu où nous avons grandi, mais la vérité est qu’il est presque toujours impossible d’en tirer une cohérence, une vérité, songe-t-elle encore, nous n’avons que des récits intimes dans le désordre, péniblement reformulés quand il arrive qu’on se raconte à quelqu’un. Par moment, nous nous surprenons à les faire évoluer. Dans ces moments trop rares nous avons un sentiment soudain d'élévation, pourtant le même récit n'a fait que prendre une forme en quelques points nouvelle, nous n'avons pas beaucoup avancé mais, conté autrement, placé à un autre endroit sur la carte mentalement construite, voilà qu'il nous permet de sortir, un très court instant, de l'effondrement, de nous sentir entier. Un très court instant. Dans le fond, il m'est impossible de penser en excluant ces récits intimes, pense la vieille femme, ils sont combinés à la construction de ma pensée, ils ont fusionné avec elle.

Un film lui revient à l'esprit, terrifiant et fascinant, dans lequel un scientifique cherche à se téléporter dans son laboratoire d'un module à un autre. Un soir, alors qu'il est à moitié ivre, il entreprend l'expérience, entre nu dans le module A et, selon ses calculs, après téléportation il devrait être reconstitué sur le plan moléculaire dans le module B. Malheureusement, à son insu, une mouche s'est introduite dans le module A avant le démarrage de l'opération, sa reconstitution moléculaire dans le module B se fait, par conséquent, en intégrant celle de la mouche. Les premiers jours suivant l'expérience, rien n'y paraît, puis de semaine en semaine le monstre se précise, croît, la mouche prend le dessus sur l'homme qui n'a plus rien d'humain.

Le récit intime est à la pensée philosophique ce que la mouche est au scientifique, pense la vieille femme. Nous devenons monstrueux à mesure que le récit intime prend le dessus sur le pragmatisme que nous attendions de la pensée. Mais le plus monstrueux n’est pas là, se dit-elle encore, comment l’idée d’une pensée lavée de son récit intime a-t-elle pu être pensée un jour ? Nous ne voulons pas connaître les événements intimes qui ont transformé une pensée, nous jugeons que les événements intimes ne regardent personne et que la pensée construite regarde tout le monde, voilà ce que pense la vieille femme.

La nuit s’est installée alors que la journée n’est pas encore finie pour les citadins qui fourmillent entre lieux de travail et foyers. La vieille qui s’est déportée à l'extérieur de la ville pour la contempler dans son ensemble, remonte le temps par l’esprit, aussi loin qu’elle le peut. A-t-elle été projetée hors de cette course entre travail et foyer ou s’en est-elle extraite d’elle-même, elle est incapable de le dire, en réalité elle n’a jamais été capable de mener cette course qui ne s’arrête jamais, elle a toujours eu besoin pour survivre de s’isoler, sans jamais cesser de l’observer de loin.

Mais où en est-elle déjà, oui, remonter le temps, s’il existe, aussi loin que possible par l’esprit, remonter le temps jusqu’à la petite fille. Être une petite fille est si loin, tellement oublié, il en reste des odeurs, des couleurs de robes, des noms de chiens et de chats, des jardins et des parcs, des vacances, des visages éternellement jeunes, des noms sur le bout de la langue, des adresses sans codes postaux, un numéro de téléphone resté en mémoire, l’appartement où elle vivait avec sa mère... être une petite fille, cette existence dans l’existence qui emplissait tout, soudain, ici et à présent, ce n’est plus rien. Du module B dans lequel elle s’est téléportée, est sortie une femme qui cache sans que cela n’altère son apparence, des récits intimes.

Comme la vie qui s’essouffle sous les injonctions, exister, réussir, s’affranchir, la petite fille disparaît sous ce qu’elle doit incarner dans toutes les sociétés. Ce qu’elle répugne à devenir, une adulte qui par devoir renonce aux mondes enchantés de ses rêveries, quand elle fixait le ciel, les bras en croix couchée dans le jardin... comme ce qu’elle se promettait de rester, la princesse gardienne de toutes les forêts, tous les animaux, l’infirmière magique qui soigne les plus grandes douleurs et fait revivre les morts, empêchent sa trajectoire, ce qu’elle aurait pu positivement devenir. C’est ainsi que les petites filles meurent des deux côtés du fleuve, pense la vieille femme, soit en restant ce qu’elles sont et qui les condamnent dans toutes les sociétés, soit en devenant politique pour survivre.

On dit que l’adversité rend plus fort, mais qui peut dire qu’une trajectoire ininterrompue n’est pas plus forte encore, voilà ce que pense la vieille femme, face à l’autre rive. Qu’elle soit laissée tranquille ou qu’elle soit empêchée, l’existence d’une petite fille est vouée à disparaître dans n’importe quelle société, parce que dans l’un ou l’autre cas il lui faudra se défendre, conclut-elle. Des forces extérieures écrasent son corps, elle subit une transformation par successions de collisions, gigantisme des protecteurs, claquements des sommations, vagissements des affections, persécutions des désirs… les batailles dans lesquelles elle se jette pour défier les forces qui l’écrasent, dérobe la petite fille au monde. Être une petite fille, ça n’a rien de petit, c’est une graine, qu’une succession d’erreurs ont gorgée de puissance dans les mains des vieilles femmes.

Dès le départ, très jeune encore, quand elle rêvait à son palais idéal, elle se disait qu’elle n’aurait jamais dû naître, après tout, personne ne lui a confié avoir jamais rêvé venir au monde... C’est le premier mensonge de lui dire que c’est une chance. Peut-être que les autres en font une chance, ça, elle n’en sait rien, elle ne peut pas savoir jusqu’où les autres s'accommodent de l’infortune. Elle s’en tient à l’évidence de son observation : un jour il faudra mourir. Voilà qui n’est pas un mensonge. L’angoisse qui avait étreint la petite fille est devenue objet de méditation pour la vieille femme. Cette unique angoisse, partagée par tous, aurait dû demeurer la seule, la seule à mobiliser sa pensée, son intelligence, son bon sens, elle aurait dû demeurer le seul objet de son attention. Mais un désir ignoble, adulte, s’est vautré sur le corps de la petite fille.

Dans la voiture qui roule dans la nuit, assise sur la banquette arrière réservée aux enfants, elle regarde la pluie s’abattre violemment sur la vitre, l'abîme qu’éclairent les gouttes projetées dans les phares, elle se dit : “C’est trop tard, je suis née, je vais devoir mourir." Le poids de ce devoir, l’importance incroyable de ce devoir est plus fondamentale que la mort elle-même, pense la vieille femme. Comment une tâche si lourde, une idée si énorme, à la fois silencieuse comme la chute d’une plume et dévastatrice comme l’explosion d’une bombe, peuvent-elles se glisser dans une petite fille ? L'importance incroyable de ce devoir aurait dû être la seule préoccupation de son esprit, mais le désir d’un adulte, son désir ignoble de l’enfant, est venu troubler le cours de ses pensées, sa concentration absolue, tout souillé, tout embrouillé, renverser le haut et le bas, le jour et la nuit, le dedans et le dehors.

Mortelle était une donnée fiable au moment où elle est entrée dans le module A. Sale et mortelle est l'intrus qui s’est immiscé, altérant sa téléportation dans le module B.

Des forces omnipotentes et monstrueuses entravent la manumission de la fillette, sans qu’elles puissent les identifier, elles ont fusionné avec elle, rendant confuses les vérités qu’elle avait entrevues et qui devaient lui permettre d’affronter les vérités venues du dehors.

La vieille femme songe encore. En rêve me revient le souvenir précis de cette confiance en ce mystère où je plongeais tout entière, ces interrogations vertigineuses qui occupaient mon imagination, cet océan gigantesque où se perdaient mes pieds minuscules, la sensation du monde qui me contenait. Pour quelques instants arrachés à l’enfance, j’ai occupé ma vie, sans même m'en rendre compte, à sauver la petite fille du naufrage, se dit-elle, et dans le fond je n’ai pas positivement existé. Tel est mon sentiment, ce sentiment passe, mais il revient, conclut-elle.

La petite fille est cette figure incompréhensible au monde et aux sociétés. Les époques et la modernité ne la comprenant que péniblement, c’est à elle de les comprendre, avec la plus grande acuité car sa vie en dépend. Pour la vieille femme, au sein d’un temps qui lui est propre et qu’elle qualifie de lointain, rien ne pressait pour la petite fille qu’elle fût un court instant. Tout allait bien avant que le monde extérieur ne la trouve, dérobe sa cachette. Au temps où elle n’était personne, dans son refuge au milieu de nulle part, elle existait dans l’éternité.

Que serais-je devenue si je n’avais pas été interrompue, s’interroge la vieille femme, si je n’avais pas été amenée à fuir un danger imminent au sein de la famille... Comment faire le récit d’une histoire à laquelle je n’ai pas contribué, je n’ai pas les mots, je n’ai pas mes mots. L’histoire s’est collée à moi, goudron liquéfié par le soleil que les enfants piétinent par accident quand ils jouent sur la plage, l’histoire vient du dehors, elle s’est introduite dans la chambre fermée à clé, a enfoncé la porte, a pris tout ce qu’elle a pu prendre et elle s’impose encore, traverse le temps, n’en finit pas de dévaster les lieux, laisse portes et fenêtres grandes ouvertes, ne se rattache à rien, n’a ni début ni suite, intruse, elle est un corps étranger dans le récit que je fais de ma vie, quand je flâne en rêvant dans les allées de tilleuls qui traversent le parc du centre-ville, quand je foule la plage à la fin de l’été, quand je bascule dans le fauteuil du jardin dans un moment de calme, quand j’écoute les oiseaux, quand je regarde passer les nuages avant de sombrer dans un sommeil en proie à d'éternels fantômes… Du module B je ne peux pas revenir au module A, résume la vieille femme…

Elle balaye encore la ville du regard. Et sentant en elle monter la houle, frissonnant sous l'effet de ce récit nouveau qui réorganise la carte qu'elle fait mentalement de sa vie, elle sait que sa contemplation restera silencieuse. Toutes ses découvertes, ses révélations qui la frappent soudain, elle ne peut pas les dire et si à cet instant on lui demandait comment ça va, ça va, dirait-elle, si on lui demandait à quoi tu penses, à rien.


  • Céline Wagner

Un jour, dans un livre, tu lis une énumération de souffrances et de colères qui pourraient être les tiennes, cela t'apaise tant que dans la foulée, tu as envie d'en remercier l'auteur. Mais tu te ressaisis, l'idée est ridicule, un remerciement, de ta part de surcroît, n'a aucune valeur. Te voilà encore à vouloir remercier qui... La minute suivante tu effectues un calcul, pour faire l'économie d'une humiliation tu en choisis une autre moins douloureuse, écrire, tu sais qu'il te faudra du courage parce que tu n'accordes aucun crédit à ta personne, à ton vécu. En même temps, tu fais preuve d'un orgueil démesuré car, les saloperies que tu as vues et entendues tu les a enfouies si loin que tu condamnes tous ceux qui n'ont pas fait comme toi. Les enfouir plutôt que de les répandre à tout-va. Néanmoins, quand tu prends la plume, les mots retombent lourds et informes, comme si tu ne les avais jamais appris, jamais dits, tu ne sais plus penser ni écrire les mots les plus ordinaires, alors qu'il y a deux minutes on ne t'arrêtait plus, tu crachais ton histoire aux visages de tout le monde, aux gens autour de la table, tu plombais la fête, alcoolisée, intarissable.

À présent à l'écart, dans une chambre ou dans la rue, tu as honte. Tout ce que tu as dit paraît excessif et ridicule. Tu as débordé. Et quand bien même avec le temps, après avoir repris tes esprits, tu voudrais l'écrire, mieux le dire, tu n'es plus foutue de discerner d'où vient le mal, celui qui contamine tes choix, tes liens avec les autres, la manière dont tu te tiens devant les étrangers, ta famille, ton milieu professionnel, terme plus prétentieux encore que tous les autres, recouvert d'un coulis de fraises parce qu'une poignée de gens talentueux s'y promènent, et qui abrite exactement la même tendance libidineuse à l'œuvre dans tous les milieux sociaux, dans toutes les sphères sociales...

Ce mal viendrait-il du jour où tonton t'a tripotée la première fois, difficile à dire... s'agit-il seulement d'un événement, c'est tellement banal, énorme et banal... Ça passe tout seul, comme une grosse pastille, regarde les autres, ils/elles vont très bien... D'ailleurs si tu réfléchis bien, d'autres hommes ont pris le relais de tonton. Ce n'étaient pas des pédophiles, tu étais adulte, ce n'étaient pas des violeurs, tu leur as dit oui, tu les as choisis, tu les as aimés, au point de frôler la mort, au point de pardonner l'impardonnable, les humiliations, la condescendance, la violence, au point de rire de l'estime de toi, de la confondre avec de l'égoïsme, une forme d'étroitesse d'esprit, comme s'il s'agissait d'une philosophie que se donner à l'autre sans broncher, par soucis d'abandonner des principes ridicules, une pudeur de midinette, de cul-bénit, car d'emblée tu méprises les diffuseurs de confiance et d'espoir, également et plus encore leur clientèle, leur naïveté, leur disposition à se livrer tout entier à un maître, parce que d'emblée il a coulé sur la face du monde adulte un goudron immonde à la puanteur ubique.

Ne fixer que le plaisir de l'autre parce que, tu en es certaine, le tien n'a pas d'importance, ce n'est pas lui qui compte, tu crois qu'à force de te dévouer, le tien viendra forcément. Pas le plaisir de la conversation, non, ni des beaux sentiments, mais le plaisir du sexe. Parce qu'on te l'a volé tu le traites comme tout ce qui n'a plus de valeur. Ce qui étais à toi et qu'on t'a pris, dans lequel on a fouillé, dans lequel on a regardé, qu'on a utilisé, pétri, mâché, tu n'en veux plus, il te dégoûte, tu leur laisses, qu'ils s'amusent, tu boiras comme un trou, plus tard, pour ne pas pleurer. Voilà la façon d'être dont tu es fière : laisser à l'autre ce qui ne vaut rien et qui n'a pas d'avenir, ta jeunesse et ton corps. Et c'est vrai que, d'une certaine manière, c'est héroïque. Beaucoup de gens héroïques, seulement dans l'âme, rêveraient d'abandonner au monde tout ce qu'ils ont...

Par moment, tu la vois, détachée au premier plan de tes horizons, l'entreprise de sape que tu perpètres sur toi-même. Tu comprends que, même quand tu es au fond du trou, en panique, tremblante et défoncée, en prise à des angoisses carabinées, il reste un peu de ta lumière à dévorer et qu'il y aura toujours quelqu'un pour jouir de te consoler, de te savoir fragile, de se sentir indispensable, quitte à te laisser après la baise à tes délires, auxquels il n'entrave que dalle. Et tu le remercieras de t'avoir tendu la main.

Tu t'éteins. Et tout en te demandant ce que tu fous là, en tous lieux, tu restes, domestiquée, sans comprendre d'où vient la main d'acier sur ta tête qui te fait plier, l'autorité qui te tétanise. Est-elle en toi ? Vient-elle du dehors ?

Tu sais que quelque chose s'est cassé dans tes fondations, des gens férus de psychanalyse dans ton entourage te le disent souvent et toi, démunie, tu décides de les croire sur parole même si tu conchies la psychanalyse, parce que l'idée de tout ramener à la libido te donne envie de vomir.

Tu sais que tu es un animal. Intuitif, créatif, tu ne veux pas briller tout en le voulant quand même. Comme le paon qui parade avec ses plûmes superbes, tu veux aussi être aimée et admirée. Mais tu l'as remarqué, si tu n'es pas fragile, les hommes se détournent de toi, si tu ne baisses pas les yeux tu leur fais peur et provoques parfois leur violence. Alors, tu t'amoindris pour être désirée, tu acceptes un maître plutôt que de laisser libre cours à ta puissance. Tu deviens mesurée et tolérante. Tu essaies de voir ce qu'il y a de bon en chacun, tu ne veux blâmer personne, tu ne veux pas prendre partie - tout le monde a ses raisons de faire ceci ou cela - tout mettre sur le dos de tonton serait réducteur, tonton n'avait pas mauvais fond...

Il t'a coincée dans le garage deux fois, a glissé ses grosses mains noires de cambouis sur les zones interdites de ton corps, le seul espace à toi, absolument privé, et deux fois tu as réussi à t'esquiver. Tonton n'était pas un violent, il t'a laissé filer. La première fois, il t'a eu par surprise. Lui qui avait la plus grande indifférence pour les enfants, voilà qu'il te parle gentiment, te demande d'approcher. Vous êtes tous les deux seuls dans son garage, il y a au mur des centaines d'outils. Par un drôle de mécanisme, dans cette situation que tu sens inhabituelle et inquiétante, tu te figes, la main d'acier appuie de toutes ses forces sur ta tête, tu perds ton regard dans les outils, en admire le rangement méticuleux, et pendant ce temps tonton t'a pris la main, en douceur il a pressé ton dos contre son sexe, posé sa main contre le tien et se masturbe. De temps en temps il caresse ton pubis à travers ton short et te demande : "C'est quoi, ça ?" Tu as sept ans, mais tu sais très bien ce qu'il veut entendre, tu ne veux pas lui donner ce qu'il veut alors tu réponds à côté en regardant les outils : "C'est un tourne-vis ?". Il repose la question, "Un étau ?".

La troisième fois, tu as imaginé une stratégie et invente un impératif pour remonter, tu dois aider ta tante à l'étage. Il te lâche. Toute la journée et les jours suivants, tu te refais le film. Tes joues sont en feu à l'idée de ce que TU as fait, ce que TU as dit. Tu as honte et en même temps tu te demandes si tonton t'aime. Trois jours après, tu retournes dans le garage. Tonton est là et ça recommence. Cette fois, tu en es sûre, c'est sale. TU es sale. Tu ne sais pas encore que c'est pour toujours, mais tu le sens. Sale à cause de lui, mais pas seulement.

Tu as du mal à voir en tonton une ordure. Il ne t'a jamais grondée, jamais frappée, il ne vient pas te chercher dans tes cachettes. Et puis, toute la famille rit avec tonton. Si tu n'étais pas retournée dans le garage, peut-être ne serait-il jamais revenu vers toi. Jamais revenu vers toi. Adulte, tu comprends que sans tes parents, eux-mêmes abrutis par une force mystérieuse dont ils ne savent pas si elle vient du dedans ou du dehors, tu ne te serais pas retrouvée le dos contre la bite de tonton. Tes parents avaient, pour le dire sans phare, de la merde dans les yeux. Tu le vois à présent, limpide. Que s'est-il passé ? Ont-ils fait comme les trois quarts des gens, relativisé les signaux qu'a envoyé tonton quand il a essayé de baiser ta mère des années plus tôt, ta cousine, et même ta grand-mère, comme il se chuchote dans les couloirs de la famille... Toutes ses femmes qui murmurent et n'ont rien dit, quand tes parents ont continué de t'envoyer en vacances chez lui, à Pâques, quinze jours par an durant des années. Du coup, tu ne sais plus si tu te souviens de tout ou si, encore une fois, tu n'as pas enfoui un sac de merde trop encombrant quelque part, dans une zone de ton esprit, scientifiquement identifiée par la psychanalyse. Tu ne le sauras jamais et tu t'en fous.

Quand on te demande si tu te sens pénalisée d'être une femme dans ton milieu professionnel, le voile qui recouvre tes yeux trahit le trouble dans ton analyse. La question sonne absurde et désuète, tu balbuties, tu accouches péniblement de phrases inabouties, tu ne sais pas. La question n'éveille en toi aucune image. La femme et l'artiste sont clivées, et te voilà à nouveau enchaînée à la première quand l'autre devait t'offrir une chance de t'en délivrer. La société ne veut pas de l'artiste. Elle veut la femme. Toutes les sphères sociales que tu as traversées depuis l'enfance n'ont été que le prolongement d'une trajectoire qui a démarré bien avant ta venue au monde. Tonton n'a eu qu'à te cueillir à un point P.

Tu écris des livres. A travers la vie d'autres artistes dont tu fais des personnages tu entremêles les trajectoires, tu les recoupes avec la tienne. Tu t'inscris docilement dans un secteur d'activité qui t'inspire autant de respect que la psychanalyse et tu fermes les yeux sur l'enfance.

Cette histoire a plus de trente-cinq ans, pourtant, te voilà encore en train d'écrire, essayer d'en faire une boule. Une boule que tu pourrais extraire de ton corps, tenir dans ta main, regarder sans l'avaler de nouveau pour la cacher. Une boule que tu pourrais montrer aux sociétés humaines comme un échantillon de leur propre merde, à toutes, parce que cette merde n'est pas tienne. Tu ne sais pas si tu vas gagner, tu en fais le pari. Tu n'as pas guéri de tes angoisses, tes addictions, ton équilibre est un château de sable sur lequel tu veilles tous les jours et que tu crains de voir s'écrouler au moindre courant d'air. Tu le reconstruis, mais tu vieillis, chaque fois que ton château s'effondre à nouveau, tu fatigues. C'est à terre que tu prends la parole, parce que tu ne veux pas emmener tout cela dans la mort. On ne choisit pas ce qu'on a à dire. Et tu ne veux pas laisser une image photoshopée de ton passage. Et tu ne veux pas les épargner. Tu sens bien que ne rien dire n'appartient pas au monde des vivants.

Bientôt tes cheveux seront blancs, les hommes ne te regarderont plus, il n'y en aura plus un seul pour soupçonner d'où tu viens, ce qu'a été pour toi leur sexe, leur désir que tu as vécu comme un poison tout comme ils n'ont jamais compris le tient, toutes ces années où ils te désiraient. Au seuil de la vieillesse, tout devient limpide, plus que l'eau la plus pure, tu es une femme.

Étrangère aux jardins secrets, tu ne peux pas te cacher, tu n'as pas droit aux apparences, aux récits imaginaires. Les mots, tu les connais, tu sais les écrire, tu sais à présent que tu ne peux pas duper les femmes, elles connaissent les mots, elles savent les écrire, tu ne peux duper que les hommes qui, quand tu implores le noir, te rêvent nue dans la lumière.