• Céline Wagner

Dernière mise à jour : 24 nov. 2021

La voiture file dans le petit matin, elle épouse l’un après l’autre les virages le long des routes de campagne qui la mènent vers l’autoroute. Cet utilitaire doté de trois places à l’avant, dont la cabine de chargement a été aménagée avec matelas et coussins, est devenu le moyen pour l’héritier et moi de s’extraire du quotidien. Dans cette coquille de noix, nous allons passer chaque nuit de la semaine à venir, aux confins de la Vendée. Le véhicule me permettra de rester un peu à l’écart de la famille qui nous attend. Prendre la route à l’aube devait nous prémunir des canicules, mais depuis des semaines ce sont des rideaux de pluie qui s'abattent sans discontinuer sur les toits et les champs. Dans l’habitacle, la carlingue laisse entendre des rythmiques agréables sous l’effet du déluge.

L'autoradio et la climatisation sont en panne, le froid craché par la ventilation ne nous manque pas vraiment. Pour la musique, nous avons une enceinte autonome qui a coûté un bras, attachée à la ceinture de sécurité. Le module, par un procédé abstrait, se connecte à une tablette fourrée dans le fond d’un sac et restitue une playliste intergénérationnelle. Sur le siège passager, l’héritier cherche une position confortable pour les cinq heures à venir. Calé contre la portière, une main sous la tête et les pieds nus sur le tableau de bord, il regarde le paysage défiler derrière la vitre entrouverte. Ses cheveux s’envolent avec sa rêverie, la lumière pâle éclabousse sa beauté d’adolescent à l’avenir inconnu.

Un chevreuil traverse la route à toute volée et je pile, le bras tendu à ma droite pour protéger le passager du choc, l’animal s’enfuit indemne. Voilà qui a brutalement tiré l’héritier de son demi-sommeil. La vie du chevreuil qui n’a tenu qu’à un fil anime un moment notre conversation. Le temps de mesurer si nous devons nous réjouir d’avoir évité l’animal ou nous inquiéter d’avoir risqué nos vies. L’effet de surprise passé, l’imagination s’emballe comme un gibier en fuite, prise au piège par la réalité elle court à l’aveugle, affolée, elle envisage le pire. J’affirme à l’héritier que ma faible vitesse me permettait de freiner sans danger, même si dans le fond je n’en sais rien. Il replonge dans son silence, nos regards se tournent en des sens opposés. Tandis que le sien accueille sans préjugé le paysage offert, le mien est concentré sur la trajectoire de la voiture. Je ne perds pas une miette de la signalétique et du trafic encore timide à cette heure-ci, entre deux injonctions, la part de mon esprit au repos saisit la transformation du paysage au rythme effréné de 70 km/h.

La nationale nous conduit sur Moissac - flashback - enfant, je descendais du 95 pour passer l'été chez ma sœur, il y a plus de trente-cinq ans... Ce paysage était-il déjà une succession d’entrepôts et de ronds-points, ceints de parcelles étendues à perte de vue que sillonnent, imperturbables, des engins agricoles ? Suis-je passé à côté de sa transformation ? Moi qui avais des souvenirs de campagne, par opposition à la ville, tranquille, féconde, ombragée. D’une commune à l’autre, des hectares de tournesols, maïs, sorgho, repoussent les maisons et les touffes maigres de forêts à la lisière des champs. Cette année, les pluies répétées ont privé ces cultures d’un soleil aride coutumier de juin à fin août, les tournesols penchent tardivement la tête. Les parcelles se succèdent sous nos yeux sans éclats, champs, entrepôts, parkings, carrefours giratoires, supérettes...

Une confusion s’est emparée de ce mot, campagne. Campagne n’a jamais prétendu évoquer la nature. J'y associe encore à contre-cœur un secteur d’activité, pour y voir un paysage, le calme d'un après-midi, le mystère de la nuit tombée sur les toits, bois et champs en ombres chinoises, envahis de craquements et de cris... J'actualise ton nom, campagne, j'inclue dans mon langage ton caractère dévasté, pillé, traité, privé de tes possibles, tu es une mégapole agricole, non plus une nature.

Les lieux et les outils de l’exploitation jouxtent les habitations, ainsi que les terres occupées pour le rendement. C’est un véritable engrenage, un circuit fermé qui opère, la vie entière s’est organisée autour de ce système relancé chaque année, avec ses habitudes et ses moyens, au même titre qu’une ville. Mégapole agricole. Je me souviens, à l’âge de l’héritier aujourd’hui, je regardais ces forêts où on ne peut pas se perdre comme une fuite interdite. Comme beaucoup de choses, j’ai intégré ces paysages monotones sans les accepter, ils sont des douleurs latentes que chaque jour un détail ravive. Comme à propos de beaucoup de choses, ma vie d’adulte est employée à vivre dans cette mélancolie, sans le désir d’accepter la perte de ce qui n’aurait jamais dû être perdu. Même si je n’ai pas connu les forêts luxuriantes - née au milieu des exploitations de betteraves dans le Vexin - leur absence est une plaie ouverte, qui n’est pas maintenue à vif par le fantasme du souvenir, mais la réalité nue du présent.

La transformation du paysage n’est pas visible au quotidien, sa défiguration saute au visage un beau jour, après des années d’absence. Le temps de réaliser qu’une vie n’est qu’une trajectoire arrachée au néant, projetée d’une obscurité vers une autre. De sorte que le point d’où l’on vient et ce vers quoi l’on va, paraissent le fruit d’une seule et même réalité. Réalité dans laquelle il ne paraît pas complètement idiot de tenter de cultiver des fraises dans l’espace, sans terre, sans eau, sans lumière, échecs après échecs, millions de dollars après millions de dollars... Après plus de quinze années d’expérience, une fraise a failli voir le jour et en elle repose l’espoir de voir demain des colonies entières envoyées sur la lune bénéficier de ses vertus... L’héritier s’éveille au monde, il compte sur une main les étés qu’il a vécus. Chaque année depuis trois ans, nous empruntons cette route vers la Vendée et persistons à délaisser la sortie à proximité du village pour passer par la campagne, avant de rejoindre l’autoroute.

Trois heures de monotonie inaugurent notre semaine chez les cousins que l’enfant se réjouit de retrouver, les lignes droites verticales se couchent pour de longs kilomètres sur un paysage jadis épanoui et florissant. Le territoire de chasse de la buse guettant sur le sommet d’un poteau télégraphique est traversé par un torrent d’acier brûlant. Nous filons, charriés par ce torrent, espérant que sa chaleur écrasante nous épargne.

L’A83, aux alentours de Fontenay-le-Comte en direction de Nantes, éventre un paysage qui rappelle étrangement le Vexin. Exilée, j’ai le sentiment d’avoir pris des chemins qui menaient au point de départ, je me renferme dans une tristesse infantile. Nous parcourons des kilomètres au milieu des méga exploitations, de la masse de bétail et de volaille élevée dans les parages, il émane une odeur prégnante. La mégalopole agricole, jadis campagne, s’étend au-delà de toutes formes de frontières, départementales, régionales, nationales, seules se démarquent les races des bovines qui paissent dans les près et sur la ligne d'horizon.

Nous arrivons chez les cousins, l’héritier bondit de la voiture, m'abandonne aux bagages et gadgets hi tech éparpillés sur la banquette. Arraché pour un temps à ces dépouilles sans charme qui, gavées d'électricité, avaient égayé notre passage sur l’autoroute, il va pouvoir s’adonner à la collectivité et aux émois de la préadolescence. Décontractée et souriante, la famille nous accueille. Toute la maison s’est changée en lieu de vacances. Sur le bar de la cuisine, les restes d’un goûter ont été abandonnés. Les enfants, pied nu, vont et viennent entre la piscine et le grand salon dédié aux loisirs, patinette, ballons, stéréo, les adultes sont repliés sous le préau, sirotent un café en attendant que la pluie cesse.

Je gare l’utilitaire sur une parcelle de terre, légèrement penchée, derrière la maison. Un rideau de canisses me donne un peu d’intimité. À l'intérieur je bascule les malles sur la banquette avant, prépare un matelas qui me semble suffisant pour deux, installe les couvertures et les coussins, un vide poche, une lampe à LED. Pour augmenter la surface de l’habitacle et nous protéger de la pluie, je leste une toile imperméable entre les deux portes arrière, ouvertes durant la nuit. Le vent qui avait un moment retenu son souffle, s'engouffre avec violence dans la bâche avant que j’effectue le dernier nœud. La première nuit s’annonce fraîche et humide tout comme, selon les prévisions météo, celles des quatre prochains jours. L’héritier a déjà sauté dans un maillot de bain et court, mêlé aux autres enfants, d’un bout à l’autre du jardin. Les voilà qui se jettent dans la piscine poétiquement prise d’assaut par une pluie diluvienne. Je rejoins les adultes sous le préau. On m’offre un café et je me joins à leur contemplation réjouie des enfants déchaînés, je partage la nostalgie, teintée de soulagement, de la fin de ce temps où il fallait hurler, rire et courir pour vivre. Les LED submersibles installées aux quatre bords du bassin semblent aspirer le déluge émergeant de la lumière déclinante. L’image du fils unique entouré d’enfants apaise la peur d’une séparation inexplicable. Nous débarrassons les cafés et le préau se réchauffe un peu avec l’approche de l’apéritif. Des petites explosions de joie fugaces nous font sourire les uns les autres, puis reprennent nos observations à propos de la pluie et rien que de la pluie. L’un de nous à l’idée de nous proposer un jeu. Il est question de combler des phrases à trous avec des mots et locutions inscrits sur des cartes tirées au hasard.

Je suis devant un précipice. Le jeu réactive des crispations, mises en veille le temps d’entretenir avec son entourage des échanges cordiaux. Voilà que le jeu réclame un face-à-face, crée un piège d’où il faudra sortir gagnant ou perdant. En plus de se pencher avec sérieux sur un dilemme qui n’avait pas lieu d’être, il faut assister à l’hilarité et l’autosatisfaction des vainqueurs, appréhender la victoire et l’échec comme des évènements, là où il n’y avait rien d’autre qu’une pluie fine, la lune au zénith, où tout était tranquille, où l’impatience et le désir s’étaient faits, pour un temps, oublier. Le soir même, je rêve de tuer ma sœur à mains nues et que mes coups, bien qu’acharnés, sont sans force.

Tombée dans le néant ludique des cartes à mots, j’oublie la deuxième injection de Moderna, effectuée le matin-même, et les éventuels effets secondaires qui ont fait l’objet d’une mise en garde de la pharmacienne. Je sens mes muscles se raidir, la nausée m’envahir, je ne peux bientôt plus rien avaler, y compris ma salive. J’abandonne le verre de vin qu’on vient de me servir et me replie dans le van pour grelotter sous les couvertures. La fameuse nuit fraîche et humide a quelques heures d’avance, je la passe le dos douloureusement appuyé contre le flanc du véhicule qui penche légèrement vers la droite, dans le sens du dénivelé que j’ai négligé.

Sans énergie trois jours durant, je ne vois aucun inconvénient à me plonger dans un livre, après les repas, quand le groupe se sépare pour la sieste ou les mots croisés… Cependant, nos hôtes veillant sans repos à la qualité de notre séjour, tiennent à nous proposer un choix d’activités pour occuper l’après-midi. Choix qui me laisse plus longtemps qu’à l’ordinaire, pensive, cligner d’un œil pour observer le point que produit la conjonction du bout de ma chaussure avec le pied d’une chaise. Les lieux de rassemblement comme les parcs d’attractions sont écartés par la contrainte du passe sanitaire. Il reste les balades.

L’une d’elles devient quotidienne malgré une pluie intermittente. Le chemin mène de la maison à la boulangerie située à moins de deux kilomètres. De nouveau sur pied, je suis les cousins sur la route du village. Nous sommes huit à flâner sur la largeur de la chaussée, en bordure des champs, mus par un objectif modeste : ramener le pain. Avec nous, quatre enfants s’échangent à tour de rôle une patinette et un quad électrique. Je remarque que malgré la pluie abondante de ces derniers jours, pas un escargot ne se montre. J’en fais part à l’héritier. « Arrête avec TA biodiversité » lance-t-il. Je lui rappelle mollement qu’elle est aussi la sienne. Des bourdons morts gisent curieusement au sol, je me mets à guetter les chants d’oiseaux. J’observe le paysage avec circonspection, le maïs ressemble aux motifs d’un drapé déplié à perte de vue. Nous marchons dans une atmosphère tranquille, épargnée provisoirement par les moteurs, pourtant je cherche les signes du mal. Dans les insectes sur le dos ou leur absence, dans les effluves animales que porte un vent léger jusqu’à nos poumons avides d’air pur.

Je comprends que mon regard se plonge de manière névrotique dans les détails pour tenter de comprendre, percevoir, le constat dramatique que je lis tous les jours dans la presse.

La mégapole agricole, plus que le loup, mange les petits enfants, elle occulte et porte à leur méconnaissance une forme de rationalité, de bon sens, quand tous ces élevages et ces bocages pourraient être divisés par deux, en faveur de la reforestation, de la diversité des cultures et des espèces, tout en continuant de faire vivre les familles enracinées dans le travail de la terre. Dans cette décadence des tailles, nous jouissons néanmoins de ne croiser personne. Au milieu des bœufs, nous sommes comme ces animaux sauvages repoussés par les bulldozers, cherchant nos repères dans un espace de fortune, libres de dire à voix haute des banalités. Nous voulons vivre libres, respirer, échanger avec une faune et une flore éclatantes. Ce constat réconfortant et terrible m’inspire de reprendre mon observation des chenilles qui traversent par dizaines la chaussée et que j'enjambe pour ne pas porter le poids de leur triste destin.

L’angle de la maison où nous apparaissons au retour, est marqué par l’odeur suffocante d’un troupeau de taureaux. Un groupe de quatre mâles se tient derrière la clôture électrifiée près d’un mangeoire. Quand nous passons dans leur champ de vision, ils nous suivent du regard, ruminant toujours, occupés à leur tâche, énormes bestiaux un peu patibulaires dans lesquels je projette la finitude du monde et ma propre mort. Les enfants remarquent leurs testicules imposants. C’est l’occasion d’une cascade d’éclats de rires, tout excités et terrifiés à la fois. L’odeur nous accompagne jusque sous le préau où la table est mise. Le repas du midi est un pique-nique. Devant nous s'étale pléthore d’emballages plastiques au cœur de laquelle nous déposons notre pain. Il rayonne à présent par sa nudité exposée à l’air libre et aux microbes véhiculés par nos bouches et nos mains. Pain inchangé depuis des siècles, protégé de l’extérieur par le seul fait de son croûtage. De sorte qu’en dehors de lui et du cyprès magistral qui, au centre de cette propriété familiale parfaitement tondue, crève étrangement le gazon, rien d’autre ne mérite notre attention.

Dans cette ramure splendide demeure un peu de nous, il revient à la mémoire du spectateur le souvenir d'un néant hypnotique, alors il plonge dans la silhouette tentaculaire qui règne sur son désir de vivre.

Le jour du départ est là, tandis que je ramasse nos affaires et replie la bâche, l’héritier tient à se filmer en présence des quatre mâles reproducteurs qui ruminent au mangeoire. Je le laisse faire tout en préparant une stratégie afin de m'assurer que son court-métrage ne finisse pas sur les réseaux sociaux. Plus encore, j’espère qu’il entrevoit dans les yeux de l’animal qui le fixe du regard, un éclairage pour l’avenir. Au retour, nous prenons exactement le même chemin. La pluie abondante à l'aller s’est transformée en une vapeur chaude. L’enceinte est à sa place, entre nous deux, retenue par l’une des trois ceintures de sécurité.

Nous quittons sans trop de peine le Vexin vendéen, heureux à l’idée de retrouver les quelques hectares de campagne luxuriante qui entourent la maison. Je suis d’humeur festive, aussi l’héritier entreprend de diffuser à fond de jeunes rappeurs. Il tient à connaître mon avis sur tel ou tel morceau. Je cherche mes mots, attentive à ne pas briser ses rêves, refusant d’adhérer à un phénomène de mode orchestré par le capital, je me montre curieuse et impitoyable et, au risque de le perdre, lui expose à nouveau l’une de mes thèses…

Ce qui est fascinant dans le rap c’est la puissance avec laquelle la rue a pénétré le capital. Et la façon dont le capital a sucer le sang de la rue redonnant vie à des marques pour vieille bourgeoisie soucieuse de ne pas mourir. Pour ne pas vieillir, on prend un rappeur talentueux, on placarde des marques sur toutes ses fringues durant ses séances de shoot pour les magazines, il devient alors une égérie, caution d’une rébellion éternelle et lucrative, permettant de faire les poches à ses semblables des quartiers qui auront besoin de vendre deux fois plus de came pour s’habiller comme ils l’étaient avant, tout en vendant leur jeunesse à des cadavres en or massif. Les griffes de luxe jouent la montre - ce n’est qu’une question de temps avant que ne tombent des mises en examen pour petits ou gros délits, violence, etc… le moment pour la marque de se laver le cul en rompant son contrat avec le jeune poulain, tout en s’assurant qu’on en retienne davantage les photos en survêt. que les pochettes de disques. Néanmoins, le rap dans lequel on n’entend pas le vécu n’est ni plus ni moins que de la daube. Ce qui pose un double problème : il s’opère chez l’auditeur, soit un phénomène d'identification, qu’on vienne de la rue ou non, soit une réaction de rejet à l’égard de ses flots de paroles qu’on n’arrive pas à tuer. La haine du rap est dommageable, vu qu’il demeure le ferment le plus sûr d’une forme brute d’authenticité dans la musique actuelle. Il est devenu le lieu du cri… un cri qui se passe d’épilogue… à qui on ne demande pas de comptes… Un cri qui n’est pas séduisant, difficile à aimer et criminel de détester. D’autant que tout ce qu’il y a de gerbant dans le rap est induit par la surconsommation, le besoin de montrer l’abondance et le succès, cette abondance qui dégouline du rap en même temps que sa fureur, dis-je pour finir.

L’héritier garde le silence, méditation durant laquelle nous tentons de comprendre les paroles du rappeur qui hurle dans l’amplificateur bluetooth, tout en regardant s’éloigner les troupeaux de charolaises dans l’espace minuscule du rétroviseur.


  • Céline Wagner

Dernière mise à jour : 30 oct. 2021

L'intégralité de cet album est en accès libre, si vous le souhaitez vous pouvez faire un don.


Je remercie Frédéric Hirth pour sa confiance et la mise à disposition de sa correspondance.


Vingt-cinq ans plus tard...


© Céline Wagner

Je te dessine, vingt-cinq ans après, c'est toujours toi, un personnage de Genet ou de cette vie qu'il écrivait...

Carcassonne 2019, nous avons rassemblé notre correspondance pour achever ce livre, encore une illusion...

Les références artistiques présentes dans ce livre :  Frida Kahlo à travers le masque, Vincent Van Gogh Tête de Mort à la Cigarette, Piero della Francesca Diptyque des ducs d'Urbino, Albrecht DürerAuto-portrait, Michel-Ange La création d'Adam, Jérôme Bosch Le jardin des délices,Giovanni Battista Tiepolo Renaud et Armide.

©Céline Wagner

Première parution, édit° Des Ronds dans l'O 2008

  • Céline Wagner

Dernière mise à jour : 22 oct. 2020

La création est un cri de liberté poussé entre des murs. Si auteur de bande dessiné ne peut être un statut alors qu'il soit un activisme, qu’il tende à engager l'auteur et le lecteur dans une autre façon de penser la l'œuvre.


©Céline Wagner - extrait de Frapper le Sol

Ces albums sont mis en accès libre au risque de marquer une rupture avec leurs premiers éditeurs. La rupture est le risque à prendre, et peut-être le prix à payer quand on défend sa liberté. Sans entrer dans le détail je me dois de dire que rien ne justifie qu'on ne respecte pas les engagements professionnels qui sont la base du métier d'éditeur, à savoir la rémunération du travail et la date de parution d'un livre en librairie, laissant traîner les choses des mois, des années parfois. Un temps durant lequel l'auteur est privé de son bien le plus fondamental, l'œuvre et cette dernière, de sa possibilité d'exister. Que l'on soit petit, moyen ou grand éditeur, rien ne justifie de ne pas payer un auteur. Si l'on ne peut pas assurer la rémunération d'un auteur on ne sollicite pas des pages, un ouvrage, des rencontres, une œuvre. En imposant des délais de surcroît ! Les notions de travail et de rémunération valent pour tous les métiers.

Le grand public sait à présent que la grande majorité des auteurs de bande dessinée ne parvient pas à vivre de sa production. Même si la Ligue des Auteurs Professionnels et autres organisations syndicales obtenaient des avancées significatives sur le statut d’auteur par exemple, nous serions très peu nombreux à bénéficier de telles mesures. Ce statut ne pourrait concerner que les auteurs sous contrat de façon régulière avec des éditeurs ou autres acteurs culturels...

Les créateurs qui s’aventurent sur des chemins peu rentables, qui s’attèlent à l’exploration, à défricher des voies peu empruntées, parce qu’ils s'approchent des branches artistiques éloignées de la bande dessinée ou du roman graphique par exemple, ou parce qu’ils demeurent confidentiels en raison de leurs thématiques, de leur démarche - comme cela est souvent le cas dans le domaine du théâtre ou de la danse - ces créateurs-là ne bénéficieront jamais d’un statut, parce qu’ils ne peuvent rien garantir, ni rentabilité, ni réussite, ni succès d’estime ; pas plus qu'ils ne peuvent quantifier leurs heures de travail, souvent bien supérieures à ce qu’exigerait la mise en place d’un statut.

Un créateur (quelque soit son domaine) travaille le jour comme la nuit, mange en travaillant, ne connait ni repos ni vacances ; et quand par malheur il doute, qu’il lui semble que tout le temps consacré à ses recherches ne l’a mené nul part, il s’écroule. A ce moment-là il peut rester improductif des semaines entières et en prise à des épisodes dépressifs. Tout dépend des tempéraments... Bref, il est aisé de comprendre que créateur/artiste/auteur n’est pas un métier comme on l’entend, ou plutôt, répondant aux grilles traditionnelles du monde néolibéral qui est le nôtre. Si les auteurs et créateurs attendent après un statut pour se lancer, ou poursuivre leur activité, ils disparaitront purement et simplement. Et ne restera que des artistes à potentiel médiatique, à caractère rentable pour de nombreux secteurs comme l’édition, le cinéma, la télévision, la publicité.

Quand je rêvais d’être artiste, à quinze ans, au moment où j’ai pris l’école en grippe (et ce à quoi elle me destinait), je me suis construite avec mes propres lectures, principalement des biographies d’artistes que j’empruntais dans la bibliothèque de mon père. Plus tard je les achetais à bas prix quitte à me priver de vêtement neufs, de repas ou de cigarettes… Je nourrissais mon esprit avec des vies passées. Les peintres, souvent des enfants de bonnes familles, avaient trahi le pacte familial pour vivre au jour le jour, mus par la passion de l’art, l’obsession d'exister dans la peinture, le refus de la compromission… et je pensais que je pourrais mener une vie dans ce genre-là de nos jours. L’art, la création, n’a jamais été pour moi synonyme de gain, de salaire, d’indemnité, de statut. Pourtant, comme tout artiste je rêvais d’en vivre, simplement pour continuer de créer et pour jouir d’une reconnaissance sociale. Je n’ai jamais rêvé de gloire car cette notion se rapporte à mes yeux aux paillettes, à un concept mondain que j’exècre.

L’artiste devait avoir une certaine indifférence pour lui-même et pour son œuvre et être capable de mourir pour elle. Notions paradoxales à première vue tandis qu’au contraire elles s’accordent parfaitement. Nous sommes incapables de mourir si nous nous accrochons à quelque chose. L’art est tout pour l’artiste et pourtant l'objet de son existence doit s’envoler. Un jour l’artiste meurt et c’est bien ainsi, la vie est d’une simplicité extrême.

Cette vision des choses peut sembler bien romantique et en effet, je rapporte ici mes pensées de vingt ans. Aujourd’hui, les multiples désillusions que j’ai essuyées me soufflent que Modigliani n'aurait pu exister de nos jours.

Construire sa philosophie d’artiste du XXI ème siècle sur la vie d’artistes du XIX ème est inconscient, téméraire, naïf ; tout ce que j’étais. Alors que faire aujourd’hui ? Comment poursuivre l’œuvre sachant qu’elle ne pourra jamais exister comme je l'ai rêvée ?

Remarquez, depuis le début de ce texte au sujet de l’art et des créateurs, le mot Liberté n’est pas apparu une seule fois, sauf dans le titre, à la suite du vocable Accès.

La liberté est la première notion qui déclenche le moteur d’un artiste (que ce dernier ait fait une école ou pas, je réserve à ce propos un prochain billet sur l’école)... La notion de liberté est au cœur du métier d’artiste. Pourtant il est exclu de toutes les négociations en cours avec le gouvernement ou le Syndicat National de l'Edition.

La liberté n’est pas un facteur à prendre en compte. Comme une évidence, personne ne paiera pour la liberté des choix artistiques du créateur, personne n’assurera un statut à cette liberté, à l’exploration, l’expérimentation ; à l’échec potentiel induit par tous travaux de recherches.

Dans ce cas, bénéficier d’un statut pour un artiste équivaut à devoir rendre des comptes. De quels ordres ? Commencer par justifier d’un temps passer à l’œuvre en terme d’horaires qui seront associés à des tarifs/horaires, de justifier de projets qui ont abouti à des publications à compte d’éditeurs - car les publications à compte d’auteurs sont exclues des critères d’éligibilité aux demandes de bourses ou d’aides à la formation - de courir après le cachet au même titre que les intermittents du spectacle, accepter tout et n’importe quoi pour conserver son statut, dont on ignore à ce jour quels droits sociaux il ouvrirait à ses bénéficiaires…

Les statuts professionnels sont indispensables dans la société dans laquelle nous vivons. Que les artistes/auteurs soient tenus d’obtenir un statut pour vivre dans cette société montre à quel point ils n’y ont pas leur place.

Pour la grande majorité des auteurs qui ne pourrons pas prétendre à un statut, parce que leurs ouvrages ne se vendront pas en librairie, il faudra trouver une autre façon d’exister.

Car après tout créer c’est créer un mode de vie, imposer son existence et celle de son travail, sa proposition d’un monde en réponse à un monde qui nous est livré en kit. Comme beaucoup d’autres artistes, je cherche, moi aussi dans mon coin comment continuer. Comment partager avec les lecteurs et les spectateurs des images pour s’évader. Je ne me résous pas à arrêter pour cause de conditions de travail trop difficiles. J’ai la chance d’être soutenu par mon compagnon, aussi jeter l’éponge serait impardonnable. Pourtant j’y pense très souvent. Puis je reprends mes pinceaux et regagne inlassablement ma table à dessin ou l’espace de ma toile. Aujourd’hui j’ai décidé de sauver par le numérique certains albums de ma bibliographie auxquels je tiens comme aux années de ma vie que je leur ai consacrées.

On ne peut pas lutter contre un système qui veut qu'un titre soit immédiatement poussé en librairie par le suivant alors qu'il vient à peine d'y être placé. Les auteurs n'ont aucune prise sur la politique d'un éditeur. Seule la forte rentabilité d'un titre peut infléchir ce rapport. Quelle réponse donner au gâchis, à l’absurdité de notre tâche qui veut que nous travaillions des années sur des livres qui ne survivent pas deux semaines dans les lieux de ventes ? Quand par chance ils ont réussi à y être placés par un diffuseur sur des critères demeurant flous pour les auteurs et les lecteurs ?

Nous refusons d'admettre, par respect pour la culture, que seul compte le facteur financier et pourtant…

Les livres rentables sont visibles mais ils ne sont pas la majorité des titres présents sur les catalogues des éditeurs. La diversité et la quantité des titres proposés est le fait d'auteurs confidentiels dont les noms sont inconnus pour la grande majorité d'entre nous. Que faire quand nous sommes l'un d'eux ? Poser les pinceaux et renoncer aux livres que nous avions en tête, que vous rêvions de réaliser même au prix de longs mois de pain dur ?

Et surtout, est-ce envisageable au bout de vingt ans de métier ?

Pour toutes ces raisons je mets en accès libre mes albums abandonnés dans les placards des éditeurs. J'en ai récupéré les droits. C'est une décision difficile à prendre. Elle impose d'en faire la demande, de rompre le contrat qui nous liait, de m’exclure volontairement d'un catalogue, de renoncer à son prestige, à sa vitrine...

Mais j'ai trouvé la force de le faire au nom de ma liberté d’artiste.

Ce que le système de l’édition aujourd'hui ne peut s’approprier, même en pratiquant l’invisibilité, l’oubli et la surproduction, est une œuvre. L’éditeur, celui par qui l'œuvre arrive jusqu'au lecteur, en est le locataire tant qu’il peut en assurer la visibilité.

Tous les créateurs n'ont pas vocation à monter leur propre structure éditoriale. La création est un cri de liberté poussé entre des murs blindés. Si auteur de bande dessiné ne peut être un statut alors qu'il soit un activisme, qu’il tende à engager l'auteur et le lecteur dans une autre façon de rêver et de penser.

J’ai placé l’option peu glorieuse Faire un don sur les pages de mes sites et blog pour soutenir l’auteur et les œuvres ; parce que j’ai imaginé que la culture, l’art, la littérature, toute cette nourriture inestimable qu'on ne saurait limiter à des études de marché, sera peut-être un jour financée par la collectivité... Que chacun pourrait choisir de faire vivre des œuvres de toutes natures en dehors du circuit préétablit de la grande distribution, que la toute puissance a une limite, la liberté d'une œuvre.

Bonne lecture à vous.

Céline Wagner