• Céline Wagner

Mis à jour : 28 mai 2019

Le 06 / 11 / 2016


Le premier outil du récit est le lieu. Quel est le lieu du roman graphique et pourquoi avoir recours à des images ?


Le 07 / 11 / 2016


Un lieu

Jeu d’ombres et de lumières, de vides et de pleins

Illusion d’entrer et de sortir, de plusieurs directions possibles

De perspectives.

Un lieu

Indissociable d’une présence

Erigé, dépassé,

Eternel parce qu'il nous survit.

Un lieu

A ciel ouvert

Pénètre-t-on dans une forêt ?

Quand le premier plan recule à l’infini ?

Les directions sont identiques

On avance pourtant.

Le lieu se dérobe

En même temps qu'il s’étale

Chaque ombre

Se confond à une silhouette humaine

On avance à tâtons

Entre obstacles et échappées

En parallèle d'un monde

Dont le langage sourd et faible parvient

Indéchiffrable.

Les rituels ?

Ils s'enchainent tout le long des journées vides,

Ils n'ont ni commencement ni fin,

Ils se dilatent.

La confusion construit sa pensée propre.

Un lieu

Ou l'illusion d’une liberté possible.

Céline Wagner

Le 07 / 11 / 16


« Toute puissance du vide qui se consume éternellement. »

L’espace littéraire - Maurice Blanchot

10 / 05 / 2017


Le Camps des Milles d’Aix-en-Provence


« Sous toutes ses formes, il était envahi par l’impression d’être au cœur des choses. »

Thomas l’obscure – Maurice Blanchot


Note : Le texte sur le Camps des Milles a été publié dans son intégralité dans La Trahison du Réel, éditions de La Boîte à Bulles 2019.


Céline Wagner

Le 11 / 06 / 17

« Il ne s’agit pas de rendre le visible, mais de rendre visible. »

Paul Klee (Cours de Gilles Deleuze sur la peinture)

Le 17 / 06 / 2017


Le musée d’art sacré de Saint-Pierre-de-Chatreuse


Saint-Pierre-de-Chartreuse est un village de montagne à quelques kilomètres de Grenoble. Ce qu’on appelle le musée d’art sacré est une petite chapelle, comme il en existe beaucoup à travers les villages de France ; petit lieu de culte campé sur une place ceinte de chemins de randonnées. Cet endroit discret, anodin bien que charmant, abrite l’œuvre d’un peintre que j’ai découvert par hasard, dans le foutoir d’un bouquiniste d’Auvers-sur-Oise. Il aurait été parfaitement normal que je n’entende jamais parler d’Arcabas, il n’existe à son sujet aucune édition courante, le peintre n’est rattaché à aucun mouvement pictural d'envergure, les ouvrages à son sujet sont largement confidentiels. La caverne aux livres, d’Auvers-sur-Oise, bâtiment de marchandises désaffecté relié à deux anciens wagons de tri postal des années 30, sert de dépôt de livres anciens en tous genres ; l’abondance et le désordre y sont tels, qu’y rencontrer un livre essentiel à vos yeux transforme votre journée et redonne à votre intuition toute sa vigueur. Au milieu des romans de gare et des classiques, des beaux livres, dont certaines éditions remontaient à plusieurs décennies, le recueil de peintures d’Arcabas sur Les Pèlerins d’Emmaüs attendait. Je ne connaissais ni les éditions du Cerf ni François Bœspflug, en fait, je ne connaissais aucun des termes figurant sur la couverture. L’image qui l’illustrait m’a tout simplement happée. Je me suis dirigée vers elle comme si je la cherchais depuis toujours ou avais rêvé de la réaliser un jour ; cette trouvaille fût de l’ordre du bonheur. J’ai ouvert le livre et l’ai parcouru, je me fichais complètement du texte qui, bien entendu, faisait l'éloge du peintre. J’admirais les aplats matiéristes d’Arcabas, les saillies laissées par d’épaisses couches de peinture à l’huile, la feuille d’or qui côtoyait de larges pans de couleurs boueuses, rompues brutalement pour aborder les teintes les plus flamboyantes. Les décors, les silhouettes, les expressions étaient traités avec la même rudesse et la délicatesse apparaissait dans la sensibilité des regards. Le peintre semblait travailler avec un panel d’instruments qu’on n'imaginait pas en lien avec l'imagerie biblique, le traitement était d’une incroyable modernité. Les formes se libéraient, non seulement d’un tableau à l’autre mais au sein de la même image, il était possible de suivre de page en page le raisonnement du peintre, littéralement en communion avec son sujet. Son inspiration semblait inépuisable.

Arcabas aborde, par la figure humaine, le deuil, le doute, l’attente, l’émerveillement et la dévotion, avec les couleurs les plus chaudes et des arabesques enfantines. J’observais ses mélanges d’huile et de pastels, d’encre de chine et de crayons, de formes géométriques inattendues dans un déploiement inépuisable d’humanité.

Il m'a suffit de brèves recherches pour apprendre qu’Arcabas était le peintre fétiche de la région Grenobloise qui l’a vu naître, et qu’il avait travaillé trente trois ans à orner l’Eglise Saint-Hugues-de-Chartreuse de peintures illustrant différents passages de la bible. Trente trois ans... le même temps évoqué par Cheval pour son Palais... Je me rendis à la chapelle quelques mois plus tard pour découvrir en nature ce qui m'avait fait rêver dans le livre, et je fus frappée par l'extrême modestie de la bâtisse qui arborait fièrement le titre de Musée d’art sacré contemporain. Je poussais la porte. Le lieu était vide. Un agent de la sécurité très mélancolique m’accueillit timidement ; j’avançais, bien que gênée, pour qu’il procède à la fouille de mon sac avec un brin d'embarras. Enfin, je découvrais le corps de ces images visionnées cent fois dans l'ouvrage acquis au hasard dans le wagon d'Auvers-sur-Oise. La nef et les bas-côtés s’effaçaient derrière la multitude de ces visages, de ses scènes de la vie de tous les jours, regardées sous l’angle de la confiance et de la joie, comme pourraient l’être les dessins d’un enfant passionné de peinture et de couleur. Je ne suis pas croyante mais, à ce moment-là, cela n’avait aucune importance ; aucune considération d’ordre idéologique n’aurait pu ternir mon enthousiasme pour ces peintures d’une rare fraîcheur.

Je prêtais une attention particulière aux différentes représentations du Christ ; le peintre ne l’avait pas représenté deux fois de la même façon ; j’y voyais là une liberté pour lui-même, une distance entretenue envers son sujet qui le passionnait malgré tout et lui prenait tout son temps. En même temps Arcabas était parvenu à transmettre un respect intact pour le mystère entretenu autour de cette figure de légende. On ne sait pas à quoi ressemble le Christ, ni même s’il a existé et Arcabas le montre. Avec toute sa foi et ces questionnements. Et plus justement, cela semble être le sujet de sa peinture : La confiance, la liberté de croire et d'imaginer. Arcabas n’illustre pas les évangiles mais son rapport à eux, et la place qu’ils occupent dans sa vie, dans sa réflexion d’artiste. L’exposition en elle-même est sans façon. Malgré le caractère sacré du lieu, les peintures exécutées sur des toiles de jute ou des panneaux de bois sont accrochées sans cadres ; les tableaux se succèdent, de formats modestes à des tailles monumentales, tous agencés sobrement par des moyens rudimentaires. Je prenais plaisir à regarder l’ensemble. Il était tel que je concevais le travail pictural : exécuté dans la besogne et dans le jeu, comme un enfant joue dans la terre ; le tout montré dans la plus grande simplicité. La centaine de peintures m’encerclait et je les étudiais une à une, passant de l’ensemble au détail.

Où attacher le regard ? Aux attitudes ? D’une troublante justesse. A l’abstraction déployée pour l’aura du Christ ? Ou pour son absence ? Aux silhouettes géométriques flanquées de multiples yeux ? Le regard, en vibration constante, ne s’arrête pas, emporté par un affolement de couleurs et de nuances. Arcabas veut-il nous inscrire dans le réel où nous en faire sortir ?

Mes pensées reviennent à Unica Zürn. Je retrouve dans L’Eglise Sainte-Hugues-de-Chartreuse, l’enfance, la frontière ténue entre le rêve et le quotidien, le soin apporté aux visages, la préoccupation récurrente d’une présence immatérielle, le plaisir et le temps, inlassablement passés à construire un langage de motifs et de formes, une solitude habitée par une inspiration intarissable hors de toute explication, par nature tangible et indiscutable. Je me surprends à rêver contacter Arcabas pour lui témoigner mon admiration, bien qu'ayant conscience que cela représenterait bien peu au regard de cette œuvre.


Arcabas, Le fils prodigue, photo Céline Wagner

Arcabas, La Cène, photo Céline Wagner

Céline Wagner, extrait de La Trahison du Téel, édit° La Boîte à Bulles

Le 23 / 08 / 2018


Je viens d’apprendre la mort d’Arcabas.


#UnicaZürn #ArtBrut #Schizophrénie #Surréalisme #ArtSacré #Arcabas

  • Céline Wagner

Mis à jour : 28 mai 2019

« De temps en temps, le psychiatre, Jean-François Rabain, vient les voir. Quand elle lui demande s’il n’existe pas un médicament qui peut la motiver à travailler, sa réponse est brève : non. Pour cela il faut que vous comptiez sur vous même. Mais elle ne peut compter sur elle-même, tout comme elle ne peut venir en aide à Hans. Que faire alors ? Rester tranquille, repenser aux bons vieux jours de bonheur et se curer le nez. Le petit doigt de la main droite en est déjà tout noir. Qu’en dirait Freud, de ces curages de nez ? Cela a-t-il une signification sexuelle ? »

Unica Zürn - Vacances à Maison Blanche


Le 07 / 09 / 2016


En cherchant des idées de couverture pour La Trahison du Réel, je réalise que la schizophrénie alimente toute une production populaire de films d’horreur basée sur le cliché du dédoublement de la personnalité… La pensée schizophrénique n’est pas dédoublée, mais morcelée...

Un autre cliché revient au fil des textes que je parcours sur Unica Zürn, celui du jeu de miroir entre l’artiste et son modèle. Comme si le lien relevait d'une forme d'abstraction. Le complice, n'est pas l’autre dans lequel on se regarde, à la recherche inconsciemment d'une image de soi, mais celui qui entend ce qu'on montre à l'état de chaos, et qui rassemble pour nous-même. Bellmer et Zürn n’ont pas laissé entre eux la place à un reflet mais bien à des expérimentations, dans le temps, qui n’évinçaient pas la solitude et la mort. Réalités qui les hantaient tous deux, chacun invitant à l'autre de s'y consacrer pleinement.


Le 08 / 09 / 2016


Tout acte artistique est un acte politique empreint de cette faculté rare, et jamais acquise, de trouver un espace de liberté où il est possible d’établir une distance entre soi et le monde. Continuer de désigner Zürn comme une malade mentale ou une femme sous domination, c’est lui retirer ce choix, avec tout ce qu’il comporte de contradiction et d’injustice. Qui mieux qu’elle, en créant une œuvre littéraire empreinte de son expérience de la schizophrénie, a touché du doigt cette distance ? Zürn a choisi les surréalistes, elle a choisi Bellmer. L’homme qui l’a accompagnée dans une déchéance annoncée et qui a contribué à faire connaître son œuvre. La question est moins de savoir si elle vivait dans l’ombre d’un artiste célèbre que le statut réducteur qu’elle occupe aujourd’hui encore dans l’art et la psychiatrie.

Dessin Céline Wagner

« Il est dans la nature des choses qu’un explorateur ne puisse pas savoir ce qu’il est en train d’explorer, avant qu’il ne l’ait exploré. Il ne dispose ni du Guide Michelin, ni d’un quelconque dépliant pour touristes qui lui dise quelle église visiter ou dans quel hôtel loger. Tout ce qu’il a à sa disposition, c’est un folklore ambigu, transmis de bouche à oreille par ceux qui ont pris le même chemin. L’homme de science et l’artiste se laissent guider, eux, par des niveaux plus profonds de l’esprit, se laissent en quelque sorte conduire vers des pensées et des expériences adéquates aux problèmes qu’ils se posent ; mais, chez eux aussi, cette opération de guidage ouvre des chemins longtemps avant qu’ils ne soient vraiment conscients de leurs buts. Comment tout cela se passe, nul ne le sait. »

Grégory Bateson - Vers une écologie de l’esprit


Le 15/ 09 / 2016


Art brut ou peindre et se désolidariser de l’art.

La notion d'art brut est une marginalité inventée par l'art officiel en panne d'imagination, qui a besoin de sous-catégories pour maintenir sa domination sur les courants de pensées et la modernité.

L’internement, l’absence de formation artistique, l’indifférence à être reconnu, peuvent-ils être le lien entre des artistes ?


Le 16 / 09 / 2016


Les œuvres des créateurs désignés comme bruts ont des références indiscutables, empruntées aux différents domaines de l'art, à un quelconque savoir-faire, à la nature... Les techniques apprises dans les écoles sont destinées à fabriquer des professionnels, non des artistes. L’art, ce terme devenu prétentieux et synonyme d'élitisme, n’est-il pas un leurre ? Est-il possible d’être dénué de connaissances artistiques ? De n’avoir jamais vu une église, un dessin d’enfant, un tableau, une broderie… Qui cherche à exprimer sa sensibilité, même isolé, même sans instruction, se retrouve, malgré lui, sur le chemin de l'art archaïque.


Le 17 / 09 / 2016


En parcourant la collection de Lausanne, je remarque, et cela n’a pas échappé aux connaisseurs, l’étrange phénomène de symétrie présent d’une œuvre à l’autre dans les productions dites brutes, et le souci esthétique de Jean Dubuffet.


Fleury-Joseph Crépin

Augustin Lesage

Jean Dubuffet

Unica Zürn se démarque très clairement de cette ligne de travail.


Unica Zürn

Plutôt que de chercher une forme d’expression inspirée par un ordre quelconque, Unica tente de reconstruire quelque chose qui n’a pas de nom.

Une création, un ordre arraché au chaos, doit-il nécessairement relever de l’inconscient ?


Le 18 / 09 / 2016


Il me semble plus intéressant de mettre en rapport une œuvre d’Adolf Wölfli avec une peinture romane, ou encore une œuvre de Séraphine de Senlis avec un vitrail gothique ; non pour ausculter l’œuvre d’un fou mais, au contraire, assister à l’intégration des mécanismes de la composition, sur les plans de la forme et de la couleur, par quelqu'un n'ayant jamais mis les pieds dans une école d'art.

Adolf Wölfli

Christ en majesté (vers 1150/1200)

Séraphine de Senlis - Marguerites

Vitrail- Cathédrale de Strasbourg

Le 19 / 09 / 2016


Zürn ne connaissait pas seulement les techniques du dessin apprises de Bellmer (dessin automatique, décalcomanie…) Elle possédait ses propres références, acquises au sein d’une famille d’intellectuels. La maison familiale était emplie d’objets rapportés du monde entier par son père photographe/reporter, elle écrivait, des scénarios et des récits... En quoi aurait-elle eu besoin de connaître les enseignements académiques, la construction dramatique, la perspective, pour pratiquer une activité qui nécessitait de laisser libre cours à son imagination ?


Le 22 / 09 / 2016


Nous sommes tellement habitués à monnayer les œuvres à des prix fous, qu’il nous paraît fou de créer sans autre ambition que de donner un sens au jour qui vient. Ce sont pourtant les mêmes qui se proclamaient artistes et qui défendaient un art désintéressé qui ont inventer l’art brut ; plutôt que d’étudier le geste créatif et pictural, ces ingénieurs ont préféré rendre hommage aux fous pour déranger l’art institutionnel et se fabriquer une image d'artistes subversifs. Eux qui, mieux que les autres, connaissaient les rouages de ce système enclin à récupérer tout ce qui gravite autour de lui. Décréter des artistes, Artistes bruts, c’est créer de toute pièce une marginalité, anéantir chacun devant un art officiel qui est entré en résistance pour retarder sa déconfiture. Et que tout artiste officiel prétend décapiter en participant à sa prospérité.


Le 25 / 09 / 2016


L’artiste brut ne peut qu'être désigné de l’extérieur.

Pourquoi informer le public de la condition psychique d’un artiste ?

La question de savoir ce qu’est l’art concerne uniquement ceux qui en font le commerce. Ceux qui l'exercent n'ont pas besoin de cette question. Les artistes, en alimentant ce débat, nourrissent le système qui précipite leur mort.


Le 30 / 09 / 2016


A mesure que je progresse, je rédige des notes, croyant saisir certains passages de mes lectures jusqu'à présent restés obscurs... Je me demande parfois si l’idée derrière une phrase est à la hauteur de sa complexité...

Devant un tel déploiement de la langue, je ne sais plus vraiment ce que je peux apporter. Et je me demande si cela ne participe pas à l’autorité du langage ; on reste sans voix devant ce qui est expliqué savamment, même si c’est incompréhensible.

Le surréalisme est une création d’élites.

Quelques termes employés par André Breton : Réalité absolue, automatismes psychiques purs, fonctionnement réel de la raison... m'effrayent. Ils ressemblent à des incantations. Gnose ?


Le 02 / 10 / 2016


Peindre c’est trouver la transversale qui relie l’être à l’évènement.


Le 03 / 10 / 2016


L’homme Jasmin est vrai. Unica est en état d’isolement, même hors des murs de l’hôpital psychiatrique. La réalité des autres est une entrave à sa présence de ce guide spirituel. Avec l’âge, la rencontre avec l’être élu est de plus en plus associée à la mort. Comment interpréter cette fascination ? L’envie de mettre un terme à toute souffrance, l’attente du merveilleux ; quel merveilleux pourrait bien apparaître en mourant ?

Zürn est mystique ; je ne le suis pas, comment franchir cet abîme pour avoir accès à sa pensée ?

Unica ne veut pas guérir, mais se défaire des dernières chaînes qui la retiennent au monde réel et l’empêchent d’atteindre le bout de sa folie.

Le 04 / 10 2016


Secret véritable, liberté absolue, authentique promesse... Zürn ne spécule pas sur la mort, sa fascination réside dans son mystère.


Le 05 / 10 / 2016


Mourir et la mort. Vouloir mourir ou vouloir la mort ? Quelqu’un m’a dit un jour « J’ai peur de mourir mais je n’est pas peur de la mort».

Mourir, s’évader de la prison matérielle, de ses fidélités, de ses responsabilités. Se montrer capable de n’être impressionnée par rien.

La mort, étendue pleine de promesses. La plaine infinie et mystérieuse à perte de vue. L’espace mêlé au temps, sans ligne d’horizon.

Après l’avoir tant espérée et tant redoutée, après avoir retardé le moment de se lancer, Unica a fini par faire le pas. Quel a été ce pas ? S’est-elle levée de sa chaise, d’un bond ? A-t-elle tout simplement franchit le bord de la fenêtre comme on franchit le seuil d’une porte ? S’est-elle approchée lentement, hypnotisée par le vide, cet espace abstrait donnant sur le ciel ?

Gilles Deleuze a mis fin à ses jours dans les mêmes conditions.

Portrait d'Unica Zürn d'après photo. Céline Wagner

#UnicaZürn #ArtBrut #Schizophrénie #Surréalisme

  • Céline Wagner

Mis à jour : 28 mai 2019

Le 08 / 07 / 2016


La schizophrénie à travers Zürn, une intellectuelle, artiste passionnée de psychanalyse, à l'instar des surréalistes en leur temps et sans doute à cause de ses propres troubles, amène à penser autrement le rapport au réel, à s'interroger sur l'engouement de ces personnalités pour la psychanalyse. Ces artistes ont, pour beaucoup, vécu les deux guerres ; pour certains, ils se sont engagés sur le front, ont été brisés pour leurs idées politiques et déçus par les représentants de leur parti. Alors, la psychanalyse a fait office de dernier recours dans l'espoir de retrouver une authenticité perdue, une confiance intacte dans l'avenir de l’art. A cette époque la psychanalyse côtoyait des artistes en état de dépression, de désillusion, de désœuvrement, confrontés à l’exil et/ou au suicide.


Le 09 / 07 / 2016


Je m’interroge sur l’engouement des artistes pour cette science, et sur l’art lui-même qui n'a pas questionné une psychiatrie qui a créé de toutes pièces un art des fous. Au contraire, les artistes savants s’en sont saisi comme d’une voie par laquelle retrouver une impulsion vers la création pure, comme si en pleine effervescence du surréalisme, l'art officiel était déjà malade...


Le 11 / 07 / 2016


La mort imaginée comme miracle chez Unica Zürn. Quel est la nature de ce miracle ? Que cache la notion de merveille derrière la mort et celle de mort sous la merveille ? Vouloir mourrir pour ne plus souffrir n'est pas une piste suffisante, car à l'idée d'éblouissement se substituerait celle de délivrance... Unica répète à plusieurs reprises qu’elle se sent inutile, voire illégitime ; qu’elle ne mérite pas la qualité de son entourage, qu’elle ne peut rien donner aux êtres qu’elle admire, qu’elle aime, en échange de leur amitié et de leur prévenance. Sa culpabilité est immense en même temps qu’elle se sent poussée en avant vers un destin, un irrépressible appel. Elle ne peut pas se résoudre à la banalité du quotidien, la simplicité de la vie des Hommes qui se répète à l’infini, jour après jour, pour tout le monde... L'idée qu’un mystérieux engrenage ait mis au point une vie aussi complexe, variée ; qu'il ait permis d'éprouver des émotions si fortes, des amours si grands dans un monde aussi plat, lui est insupportable, du moins incompréhensible ; en tout cas invivable. Tout ça pour ça : cette idée la ronge et la détruit en plus de la honte de ne pouvoir la supporter comme la plupart des gens, de l'intégrer à sa vie, ne serait-ce que pour trouver la force d'élever ses enfants... Comment accepter la trivialité de l'existence et la supporter quand on rêve d'absolu et de merveilles ? Il y a forcément autre chose, un mystère caché, un secret, un trésor à trouver comme le savent les enfants quand ils explorent au peigne fin un coin de jardin ou de forêt. Alors, la mort serait ce miracle caché que la grande machine du temps nous offre après avoir relever le défit, stupide et ennuyeux à mourir de la vie...


Le 18 / 07 / 2016


Bateson propose de comprendre la schizophrénie par les fondements mêmes du langage, en mettant en lumière les forces contradictoires qui agissent en nous (Schismogenèse). Il étudie sous cet angle la communication entre une mère et son enfant, non pour juger la mère, prise comme tout le monde entre des forces contradictoires, mais pour observer le processus d’adaptation que l’enfant va mettre en œuvre. Bateson appelle ce phénomène La double contrainte. Cette communication entre l'enfant et sa mère est la première stratégie verbale et comportementale qu'un individu va expérimenter dans le monde extérieur.


Le 20 / 07 / 2016


L’enfant sent que les sentiments de sa mère ne vont pas avec ce qu’elle énonce. Par exemple, elle dit avec une exaspération évidente : « Vas te coucher ! Ou tu seras fatigué demain » alors que l'enfant entend : « Laisse-moi tranquille maintenant ! ». L’enfant va s’adapter à cette communication. Bateson appelle cette adaptation la double contrainte car, en effet, quelque soit sa stratégie, l’enfant sera perdant : s’il tente de conquérir l’amour maternelle il sera rejeté car trop présent, et s'il se rebelle, par exemple en quittant la maison, la mère sera blessée et tentera de le ramener vers elle, conjurant ainsi une forme de culpabilité : «Tu veux m’abandonner ? Tu trouves que je suis une mauvaise mère ? »


Le 24 / 07 / 2016


Dans l’organisation de notre société, il est nécessaire de maintenir le schizophrène à l’état de dépendance, de veiller à ce qu’il ne quitte pas le circuit classique : maison-hôpital-prison-hôpital-maison. Ce circuit fermé nous semble normal, bien qu’il soit largement dénoncé dans le secteur psychiatrique. Les malades eux-mêmes, au bout de dizaines d’années de traitements, constatent qu’ils demeurent écartés de la machine sociale et maintenus dans le réseau de l’hôpital ; ils doivent continuer de pointer, être sous la surveillance de la médecine et sous la vigilance de leurs proches. Nous sommes de plus en plus adaptés à cette logique du contrôle qui s’étend, au delà du domaine de la maladie et de la folie, à l’ensemble de la population. Le bénéfice est l’illusion de pouvoir prémunir les dérives de la normalité : si nous acceptons le contrôle pour nous-même, nous sommes prêts à cautionner qu’il soit redoublé auprès des psychotiques, des marginaux, des étrangers…


Le 25 / 07 / 2016


« En fait, il semble que le comité a été influencé par le type de questions que les administrateurs posent d’habitude aux anthropologues : « Est-ce une bonne chose d’employer la force dans les contacts culturels ? « » ou « Comment faire accepter tel trait culturel à tel groupe ethnique ? »etc. C’est bien comme réponse à ce type de questions que, dans la définition du contact culturel, on insiste surtout sur la différence culturelle entre groupes et sur les changements qui en résultent ; des dichotomies, comme celles entre « éléments imposés et éléments reçus volontairement par un peuple », peuvent être considérées comme symptomatiques de cette façon de penser en termes administratifs. »


Grégory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Contact culturel et schismogenèse


Le 01 / 08 / 2016


Nous avons coutume de penser que le travail des artistes contribue à dénoncer ces mécanismes et à nous affranchir, de manière collective, de cet engrenage, mais ce n'est que l'une des grandes utopies de notre époque.

La création de l’Art Brut par Jean Dubuffet dans les années 1920/1940 montre que cette révolte n'existe pas : ce sont les artistes eux-mêmes qui ont isolé un art inculte d’un art savant.


Le 05 / 08 / 2016


Dissocier la volonté d’être un artiste de l'indifférence d'en être un est une création d’élites. De même que rendre hommage aux productions des internés en leur accordant une place dans les musées, en leur offrant un nom et un genre, est encore une façon de créer une marginalité, autour d'un art officiel qui n’a plus de légitimité.


Le 08 / 08 / 2016


Le personnage d’Unica Zürn témoigne de la façon dont les artistes ont subit ce broyage et de quelle façon, malgré eux, ils y ont contribué. Comme beaucoup d’entre nous, ils s’en sont remis à la médecine, sans questionner le statut que la société leur donnait.

La folie de ces artistes continue d’alimenter les récits de leur vie, elle donne une plus value, marchande et morale, à leurs œuvres. Admirer des œuvres dites brutes, dans les expositions privées des hôpitaux psychiatriques, est-il différent que de visiter, au XVIIIème siècle, les lieux d’internements le dimanche pour y voir, comme à la foire, les visages de la folie ? Même si cela passe par le souci d’une reconnaissance à leur égard.

Intégrer ces mêmes œuvres dans les musées n’est-il pas gratifier l’art officiel d’un certain humanisme ? Cet art, qui à la façon d’un système politique sans scrupules, est passé maître dans l’exclusion et la récupération. Il y a quelque chose de terriblement gênant pour un artiste, de consentir à appartenir à ce système autant que d’en être exclu, comme s’il était le péage incontournable de l’expression.

La thérapie par l’art : Mettre à disposition des internés les moyens de dessiner et de peindre, réserver une place à des activités autres que le travail ; la modernité est d’avoir cessé, quelques heures par semaine, de vouloir rendre un fou utile et moral.


Le 15 / 08 / 2016


La légende, lucrative, de la passion artistique qui entraîne la folie ou la mort est une fascination morbide pour les gens incapables d'imaginer que l'on peut tout sacrifier à son intuition profonde ; ce n’est pas l’expression qui nous perd ou qui tue, ce sont ses lois de l’exclusion et les mécanismes de sa pérennité.


Le 16 / 08 / 2016


La folie ou la déraison sont singées par les artistes professionnels.


Le 17 / 08 / 2016


L'artiste qui s'enorgueillit de se démarquer des profanes ; qui se sent honoré d’être accepté dans les milieux réservés à l'expression, est un interné volontaire.


Le 18 / 08 / 2016


Le talent n’est rien d’autre que la capacité d'expression au plus profond de l’isolement.


Le 19 / 08 / 2016


Bateson, avec son retour aux fondements du langage, fait appel à la matière première des poètes.

Unica Zürn a imbriqué sa psychose et la construction de son œuvre, je ne connais pas d’autre témoignage de cette nature.


Le 22 / 08 / 2016


Comment construire une narration avec un système de pensée construit dans l’enfance ?


Le 23 / 08 / 2016


Une schizophrénie considérée comme œuvre de l’esprit...


Le 24 / 08 / 2016


Zürn et Bateson étaient contemporains, j’ignore s’ils connaissaient leurs œuvres mutuelles.

On ne peut pas continuer de qualifier Unica Zürn de malade mentale (comme la désigne pourtant le sous titre de son livre phare, l’Homme Jasmin) ou comme une artiste surréaliste. Elle a produit une œuvre unique en son genre qui anéantit toutes les frontières entre l’œuvre et la folie. Même quand l’auteur surpasse ce qu’on attend de lui, nous échouons à le sortir d'une définition collective.


Le 25 / 08 / 2016


Le refus d’Unica d’abandonner ses croyances qui la conduisaient inévitablement à l’hôpital psychiatrique, le regard peu flatteur qu’elle portait sur elle-même au vu des conséquences de ses actes, le statut de folle qu’elle acceptait, relève de la notion de choix et d'obstination plus que de déraison.


Le 27 / 08 / 2016


Saisir la pensée de quelqu’un à travers son œuvre c’est un peu apercevoir une silhouette au loin : on ne sait pas si elle approche ou si elle s’en va. Elle oscille entre des traits qui se précisent et des flous... Lisant, relisant les livres de Zürn, je comprends que cette distance me sera toujours imposée. Reproduire son personnage au fil des pages est l’inverse d’une répétition, mais une tentative, chaque fois renouvelée, d’approcher une chimère.


Le 03 / 09 / 2016


Trouvé des textes intéressants de Georges Perec, Jean-Pierre Chevrier, un film de Catherine Binet autour d’Unica Zürn.


Le 04 / 09 / 2016


A l’inverse de Camille Claudel ou Séraphine de Senlis, Unica Zürn s’est racontée, coupant court à toute forme de fantasme à son sujet.


Le 05 / 09 / 2016


De nombreuses thèses ancrent le personnage d’Unica dans sa liaison avec Hans Bellmer, en font une femme dans l’ombre d’un artiste. Bellmer aurait participé à pousser Unica dans l’abîme. C’est un postulat simpliste et injuste. Moi-même, pensant lui rendre hommage, j'ai voulu parler d’Unica en dehors du groupe surréaliste et de sa relation avec Bellmer, mais c'était une erreur ; les gens qui ont peuplé sa vie dessinent également son portrait. Bellmer à largement contribué à faire connaître l'œuvre de Zürn, il a veillé à ce qu’elle soit internée dans les meilleures conditions, qu’elle reçoive des visites, qu’elle ait de quoi dessiner durant ses longs séjours à l'hôpital psychiatrique... Sans Bellmer, l’œuvre d’Unica Zürn serait demeurée dans l'ombre.



#UnicaZurn #Schizophrénie #Surréalisme